« Cantinflas », le torero du quotidien…

 

« Dès son plus jeune âge, Mario Moreno ressent une attirance particulière pour le monde de la tauromachie et se spécialise dans la tauromachie dite comique ou tauromachie de bufo. Les débuts de Cantinflas en tant que torero comique ont lieu le 16 septembre 1936 à la Plaza Vista Alegre de San Antonio Abad ; il torée à plusieurs reprises à la Monumental Plaza México puis dans des festivals. A l’occasion de l’un d’eux, en février 1963, la file d’attente pour entrer à la plaza d’une capacité de 45 000 personnes s’étire sur près d’un kilomètre.

À seulement vingt-six ans, il débute sa carrière cinématographique avec un personnage, surnommé El Tejón, participant à une corrida, quittant le ruedo sur une civière après avoir été blessé lors d’un mano a mano avec son adversaire Procopio.

Plus tard, il joue dans un court métrage intitulé « Cantinflas, torero », consacré au monde taurin. Des années plus tard, il joue un autre rôle taurin dans le film intitulé « Ni sang ni sable », un titre qui parodiait le roman du célèbre écrivain valencien Vicente Blasco Ibáñez et aussi la version nord-américaine de ce roman interprétée à l’époque par Tyrone Power et Rita Hayworth.

Tour à tour pompier, prêtre de village, torero, policier… les personnages qu’il a incarnés relèvent d’un même prototype, à quelques nuances près : un homme du peuple modeste qui se moque des travers de la société. Il y a ajouté ce phrasé très original qui fit sa popularité, une manière de parler d’aspect académique, au débit rapide, mais pleine d’incohérences et de digressions qui font se perdre son interlocuteur.

Mario Moreno n’était pas seulement acteur ou torero, mais aussi éleveur. En 1956, il acquiert « La Purísima », située à Ixtlahuaca et en 1959, il fonde son élevage de bravos achetant à l’éleveur José Antonio Llaguno l’étalon Gladiador, l’étalon Cascabel et une centaine de vaches de Torrecilla, formant ainsi son cheptel avec du sang pur Saltillo. Sa présentation de ganadero se fait à Jiquilpan, le 20 novembre 1963. L’année suivante, il fit lidier autre corrida à Tijuana pour Jorge Ranchero Aguilar, Fernando de la Peña et Manuel Benitez El Cordobés. Et le 6 février 1966, à El Toreo, un de ses lots fut combattu par Antonio Ordóñez, Joselito Huertas et Raúl Contreras « Finito. »

En 1956, il fit partie du casting du film à succès intitulé « Le tour du monde en 80 jours » dans lequel il était le serviteur de Phileas Fogg dans son aventure autour de la planète. Dans celui-ci, lors de son escale en Espagne, il sera contraint de combattre dans une corrida dont il ressortira sur les épaules. Une scène à laquelle le réalisateur Michael Anderson a consacré de nombreuses minutes et dans laquelle Cantinflas expose sa connaissance de la corrida de bufo. La scène de la corrida a été filmée sur la place unique de Chinchón. Presque toute la population de la ville a participé en tant que figurant, et dans cette célébration, Mario Moreno se produit aux côtés de nul autre que Luis Miguel Dominguín.

Des années plus tard, dans «El padrecito», le personnage joué par Cantinflas, le père Sebastián, est obligé de se rendre sur la place pour obtenir l’argent nécessaire à la construction d’une institution caritative pour les plus pauvres de la ville. Et habillé en prêtre, il propose tout son répertoire taurin.

Mais Cantinflas c’est aussi le génie du verbe, c’est l’illettré qui prend le contrôle du langage comme il peut et c’est une radiographie vive d’un pays. Selon Gregorio Luke, directeur exécutif du Musée d’Art latino-américain, « comprendre Cantinflas, c’est comprendre ce qui s’est passé au Mexique durant le siècle dernier »…

Son style a donné naissance à un nouveau verbe enregistré dans le dictionnaire de l’Académie Royale de la Langue Espagnole : « cantinflear », comme synonyme de parler de manière incongrue pour ne rien exprimer.

Car Cantinflas est le peuple mexicain, c’est lui qui l’affirme et il le confirme dans une cinquantaine de films, interprétant sous différentes formes des personnages de ce peuple qu’il dit représenter et qu’il représente effectivement. Il est le plus grand comédien qu’ait connu le Mexique et le plus acclamé dans cette partie du continent, certains l’ayant même comparé à Charlie Chaplin et son style, si particulier, s’est propagé à travers la pellicule dans toute l’Amérique Latine. »

Sources : « Mexique voyage » ; « Ciné.artistes » et autres.

 

Datos

Fortino Mario Alfonso Moreno Reyes, dit Cantinflas, est né à Mexico DF en août 1911, dans une famille pauvre. Il est le sixième enfant d’une fratrie nombreuse, dont 4 sont morts au moment de l’accouchement. « On était 14 », rappelle-t-il dans une interview télévisée. « On ne manquait de rien » répond-il avec une certaine fierté au journaliste qui lui demande de parler de son passé, « mais il n’y avait rien de trop non plus » ajoute-t-il ensuite avec cet humour qui le caractérise.

Avant de commencer sa vie professionnelle de comédien, il a exercé toutes sortes de métiers : cireur de chaussures, facteur, chauffeur de taxi, serveur, boxeur poids plume, torero comique, chanteur de tangos et danseur. En 1930, il se présente déjà dans divers spectacles itinérants et son prestige croît peu à peu. Cela lui permet de recevoir des invitations pour réaliser son numéro dans des théâtres populaires de plus en plus prestigieux. Après avoir tourné dans quelques films publicitaires, c’est sa prestation dans « Aguila o sol » qui lui amène la célébrité en 1937.

Il a eu durant sa vie une sensibilité sociale que la célébrité n’a pas effacée. Il a construit la « maison de l’acteur », il a soutenu un hôpital pour enfants et a fait de nombreuses et généreuses donations à de multiples causes et projets sociaux. Durant ses interventions publiques, il a toujours transmis un message social et humain qui plaidait, selon ses propres termes, pour un monde « moins rond mais plus humain et plus juste ».

Il est mort à la suite d’un cancer du poumon le 20 avril 1993. Des milliers de personnes se sont réunies pour ses funérailles et cet adieu a donné lieu à un deuil national qui a duré trois jours.

Patrice Quiot