Reçu de Jean-Charles Roux, le retour d’une soirée réussie organisée par la Peña Morante de la Puebla de Nîmes,  en compagnie du periodista Domingo Delgado de la Cámara…

 

Domingo Delgado de la Cámara était l’invité d’une belle soirée organisée vendredi dernier. On connait l’érudition de ce journaliste, critique, commentateur alors, qui de mieux que lui pour parler de Morante…

Extraits….

« Morante de la Puebla est un torero encyclopédique. Il est une synthèse du meilleur toreo de toutes l’histoire taurine. Pour beaucoup, il est la réincarnation de Gallito par son poder et sa domination, mais aussi par la variété de son répertoire à la cape ; dans sa manière d’aller chercher la corne inverse avec la poitrine (pecho) avancée, il est Belmonte ; quand il double les toros et qu’il arrive avec seulement un mouvement des talons à se remettre dans la suerte, il est Chicuelo. Tout Séville est là et on pourrait y ajouter la grâce de Curro Puya « Gitanillo de Triana » tant sa dextérité au capote est prodigieuse. Avec le temps, Morante a su « agglomérer » le meilleur du toreo sévillan. C’est un luxe pour nous ».

« Le toreo du Gallo (Rafael, le divin chauve) était très spécifique, inimité et inimitable car unique. Pas de liaison des passes ni de faena moderne contrairement à Joselito et Belmonte , mais au contraire des inventions comme la statuaire ou le changement de mains dans le dos des deux côtés main droite avec épée vers main gauche mais aussi main gauche vers main droite, ce qui est plus compliqué. On pourrait aussi citer la fameuse « suerte de la silla » (la chaise) dépoussiérée par Morante à Nimes et qui je crois, a marqué une nouvelle étape dans son toreo. Dans ses « génialités », Morante peut ressembler au Gallo, mais je pense que la comparaison doit s’arrêter là, car le cigarrero lie les passes et se faja le toro à la ceinture, contrairement au divin chauve »

« Au-delà de l’artiste il faut souligner sa connaissance de la lidia et la connaissance du toro. Quand un toro ne lui convient pas ou, quand un toro ne se plie pas à la conception qu’il a du toreo, il arrive à le réduire (machetear) avec une grande puissance mais aussi avec une toreria immense ».

« Pour moi il y a eu trois Morante au cours de sa carrière. Celui du torero linéaire et un peu chichiteux (pinturero) de la première étape ; très sévillan, c’est-à-dire élégant, propre mais un peu superficiel dans sa manière d’interpréter le toreo. Puis il y a eu le Morante avec plus de profondeur, un torero puissant, lidiador qui soumettait le toro. Cette époque est sans doute à mettre en corrélation avec l’apport des conseils de Paula. Puis enfin le « Morantisme », c’est-à-dire le Morante génial capable de revisiter des suertes du temps de « La Lidia » ou de Gallito. Cette période pourrait être celle du « toreo encyclopédique ».

« Pour illustrer mes propos je vais retenir trois tardes clé. Celle de Valencia en mano a mano avec El Juli en octobre 2005. Ce fut un sommet de torería, de profondeur, de variété, de toreo « al compás ». Il tua mal et à l’inverse Juli coupa les trophées, mais le meilleur fut interprété par Morante. Puis la tarde de Madrid avec le toro « Alboroto » de Juan Pedro en 2009. Ce jour-là, Morante a toréé au capote d’une manière magistrale, ce fut une véritable symphonie, une liturgie du toreo de cape. Jamais le public contemporain de Madrid n’avait vu cela. Il fut si bon que le Juan Pedro en resta vidé comme exténué par tant de profondeur et de lenteur au capote. Si jamais la faena avait pu garder ce diapason, il aurait sans doute coupé deux oreilles. Enfin, celle baptisée « de la chaise » à Nimes en 2010. Même si je ne l’ai vue qu’à la télévision, elle marque l’ère nouvelle de Morante, avec cette interprétation du toreo à l’ancienne, une génialité doublée d’une faena toute en lenteur et dessinée dans un « ladrillo » (petit carreau) de terrain. Il est à noter que Morante n’a jamais « indulté » de toro durant sa carrière. Fait assez rare pour être souligné, mais fait qui s’explique par une lidia appropriée à l’animal, souvent en le soumettant dans un toreo tout en profondeur et ce, dès les premiers instants, ce qui induit forcément des faenas qui ne s’éternisent pas ».

« Rafael de Paula fut l’apoderado le plus catastrophique que Morante ait pu avoir. Un jour à Valencia, alors que j’allais récupérer une place au guichet à la fin d’une corrida où Morante ne fut pas dans un bon jour, Rafael était assis sur une chaise et vociférait à l’empresa « Aujourd’hui vous ne le payez pas, il a été si mauvais qu’il ne mérite pas son cachet ». Au-delà de l’anecdote, Rafael a sans doute apporté au toreo de Morante une authentique profondeur et ce côté « embrujo » (spontané, imprévisible) ».

« Avec la qualité que Morante a d’incarner le toreo, il faut y ajouter la régularité dans ses prestations. Pour un torero dit « artiste » c’est plutôt exceptionnel, mais aussi sa manière de porter l’estocade. Quand tout se passe bien, il excelle dans l’exécution de la suerte. On pourrait en dire autant lorsque, de temps en temps il plante les banderilles. Il n’est pas athlétique, mais là aussi il se positionne très souvent dans les cornes ».

« Les seuls points négatifs que je reproche à Morante est, primo : celui de mal s’habiller. Pour moi il a trop souvent des habits de mauvais goût. A Pamplona il est arrivé avec un costume mi blanc et mi rouge. En arrivant au patio de cuadrilla, il me demande : « comment tu trouves mon costume ? » je lui ai répondu : « on dirait celui d’un écarteur landais ». Segundo : un côté plus sombre et plus préoccupant. Morante n’est pas un torero dit « physique ». Sa morphologie fait de lui qu’il ne peut pas se sortir de la suerte et se retrouve donc à la merci de la corne. La cornada de cet été à Pontevedra en est la meilleure illustration. C’est ce qui m’inquiète le plus car je ne voudrais pas qu’un toro lui inflige un gravissime et irréversible coup de corne ».

« Son retour ? il faut le prendre comme il vient. S’il est bon à Séville dès sa première course, tout sera pardonné et oublié ; par contre, s’il « pétarde », le contexte sera plus compliqué. Je lis beaucoup de choses sur son retour et sa despedida où il aurait, soi-disant, volé la vedette à Robleño. Tout ceci est une idiotie. Pour avoir échangé avec Robleño, il était très satisfait de son départ entouré de ses élèves, devant une arène comble et dans un contexte porté à son comble par le départ surprise de Morante. Il n’y a pas à inventer des histoires à ce sujet ».

« Soyons heureux d’avoir un dieu comme Morante, c’est un bijou, un luxe pour nous tous aficionados. Le jour où dieu a lancé des boulettes depuis le ciel pour attribuer une once d’art à chaque personne, Morante a dû en recevoir trois, voire quatre ! »

C’est sur cette parabole que s’achevait cette soirée qui restera sans doute, pour beaucoup de présents, comme un grand moment d’échanges dans une « charla » (discussion) lidiée à la perfection par la présidente Cathy Idoux…