Ça nous rappelait l’Espagne…

 

« On y sent je ne sais quoi d’oriental, on y marche à l’aise, on respire content, la peau se dilate et hume le soleil comme un grand bain de lumière ».

Gustave Flaubert.

« En deux siècles, Marseille a compté 18 arènes fixes ou démontables, depuis les «courses et combats de taureaux» données à la Plaine en juin 1770 jusqu’à la dernière corrida du 1er juillet 1962 derrière les docks des Sud. Si la corrida s’est éteinte à petit feu, boudée des Marseillais dévorés depuis par la passion du foot, Marseille reste la seule ville de France où en 1905 trois « plazas » ont fonctionné en même temps, offrant le choix entre les arènes du boulevard Barral, les «nouvelles arènes marseillaises» de la traverse Baccuet (1889-1914) et ses voisines du Rond-Point du Prado (1887-1950) qui furent de loin les seules vraies arènes marseillaises : 12.000 places assises entre la rue Jean Mermoz et le boulevard Edouard Herriot. Citons les arènes des Catalans derrière la plage (1891-1896) et dans la dernière période les arènes du Parc Borély (1955-1959).

De tout temps, la tauromachie marseillaise a dû affronter l’hostilité de maires, certains «taurophobes» comme l’inamovible Siméon Flaissières qui fulminait de rage à chaque emportement dévastateur «des titis de la Canebière et de Mazargues» mêlés à un public soupe au lait et peu initieé au toreo. D’authentiques aficionados, Marseille en compta qui éditèrent jusqu’à 22 revues taurines entre 1887 et 1956. C’est dire la vitalité de cette tradition qui pour imposer la  corrida a muerte ne cessa de violer les arrêtés municipaux qui prohibaient l’estocade.

D’Étienne Pouly, Joseph Sol à Henry Dumoulin, les organisateurs avaient à l’esprit le sac de 1872 quand cinq milles spectateurs mécontents du spectacle démontèrent l’arène posée près de la Porte d’Aix. Il y eut pire, le drame du 14 août 1881, à l’inauguration des Arènes du Prado. Au troisième taureau, sous le poids de la foule, les tribunes s’effondrèrent : 27 morts, 150 blessés graves. L’organisateur, l’architecte et l’inspecteur des bâtiments communaux filèrent quelques jours en prison. Six ans plus tard, juillet 1887, elles rouvraient avec des gradins maçonnés pour de nouveau des «simulacres de corridas», d’«honteuses parodies», «pantalonnades» et «bouffonneries goyesques», lit-on. On y vit aussi « les premières femmes-toréadors, des clowns, des cyclistes, des acrobates et des lutteurs affrontant les taureaux » note l’historien Pierre Echinard.

Les broncas firent les choux gras de la presse. Celle du 8 juillet 1889 : « Une partie des spectateurs, mécontents du jeu des toréadors, exaspérés du refus de mettre à mort le taureau, a protesté bruyamment. Des chaises, des tables, des verres, des bouteilles, ont été lancés sur la piste, et on tenta de briser les palissades ».  Le 30 juillet suivant, devant une police impuissante, la foule incendiait les arènes du Rouet à peine inaugurées : les toreros refusaient d’entrer tant qu’ils ne seraient pas intégralement payés. Deux ans plus tard, en septembre 1904, une corrida soulevait les « protestations indignées de la foule » : « Sept chevaux insuffisamment protégés par les picadors ont été éventrés. Un taureau a été littéralement massacré à coups de poignard. (…) La foule s’est livrée à des manifestations hostiles envers le conseiller municipal qui présidait la course » rapporte Ouest-Eclair.

Avec l’éveil à la condition animale, un article dénonce en 1906 une «barbarie tauromachique» : « Les courses avec mise à mort, qui ont eu lieu cet après-midi, aux arènes du Prado, ont été aussi écœurantes que mouvementées. » En août 1908, un combat entre des taureaux et deux tigres de Sumatra tétanisés dans un enclos privé d’une bastide à la Vieille-Chapelle fait scandale. En 1920, le conseil municipal rétablit l’interdiction de mise à mort. Du coup, des arènes de 12.000 places sont montées à Aubagne. Le 17 mai 1925 : un taureau soulève le matador barcelonais au Prado. Pedrucho II, 28 ans, mort d’un coup de corne en plein cœur…

… Et en 1938, Jean Cocteau* décrit dans «Marseille espagnole» le massacre sous les yeux de Maurice Chevalier « d’un cheval plus maigre que les Christs des églises » éventré par un taureau : « Il tendait un cou de limace, riait de tout un clavier de vieil ivoire et perdait les tripes de son gros ventre ouvert ; ça nous rappelait l’Espagne ».

Sources : La Marseillaise/20/08/2014.

 Datos

 *Jean Cocteau (1889/1963) aimait la mer et le ciel lumineux. Il aimait aussi le soleil brûlant,  » comme le sauvage à plat ventre sur le rivage». Et c’est sans doute pour cela qu’il choisira de s’installer dans le Midi, autour des années 50.

Toutefois celui qui restait “ un homme des villes ” aima aussi Nice, Menton, Fréjus, Toulon et Marseille, capitale tumultueuse de ce Midi flamboyant, Marseille, la ville de son affranchissement, qui parce qu’elle était enthousiaste, généreuse et anticonformiste, s’accordait bien sans doute à sa vision de la vie, Marseille qui ne craignait pas de surprendre, de déranger, de choquer, de provoquer, de “ mettre les pieds dans le plat ”. Et Cocteau adorait cela depuis qu’un certain Diaghilev lui avait fait prendre conscience de la nécessité de rompre avec les idées toutes faites, les académismes et le BCBG, en lui lançant son fameux  » Etonne-moi ! « .

Patrice Quiot