Le toro qui fit riche Juan Antonio Ruiz Román…
Sévillanísime est l’affiche de ce jeudi de la Feria d’avril 1985: Emilio Muñoz qui se bat pour sortir d’une sévère dépression, Tomás Campuzano qui continue d’alterner carteles de luxe et corridas difficiles et Juan Antonio Ruiz “Espartaco” qui est là pour tirer sa dernière cartouche.
Le premier tente de reprendre le train, le second aspire à ce que pour lui les choses continuent à aller comme elles vont et le troisième à relancer une carrière qui traverse un moment particulièrement difficile.
La corrida est retransmise en direct par la première chaîne.
Dans la calle Iris, quand María Cueto, currista invétérée qui entretenait aussi bien la chapelle que l’infirmerie de la Maestranza, s’approche d’eux avec la sollicitude d’une mère, Emilio apparaît vêtu de nazareno y oro, Tomás de tabaco y oro et Juan Antonio de gris perla y oro.
Dans les chiqueros, une corrida de Manolo González et un toro qui attend son heure pour changer la vie d’un torero.
L’hiver avait été particulièrement rude pour “Espartaco”. A la fin d’une saison où les choses ne s’étaient pas déroulées comme il l’aurait souhaité, Juan Antonio avait morflé grave : à Valladolid, après une corrida du Marquis de Ruchena, Félix Pecellín, un trianero qui faisait partie de sa cuadrilla était mort, victime d’un infarctus du myocarde, quand il enlevait le traje; une semaine plus tard, Paquirri tombait à Pozoblanco et cet hiver là, tout le monde savait que si la situation ne s’améliorait pas pour lui, Juan Antonio se verrait dans l’obligation de troquer l’or pour l’argent.
José Luis Marca, son apoderado de l’époque, avait obtenu de Diodoro Canorea qu’il leur accorde une corrida “regular” et une autre “de lujo”.
Celle de Joaquín Barral le vendredi précédant la Feria et celle de Manolo González ce jeudi de Farolillos.
Aussi, quand Juan Antonio qui avait tué la première en compagnie de Manili et de Lucio Sandín et pendant laquelle il ne s‘était rien passé, aborde la corrida de ce 25 avril, il sait qu’il ne lui reste qu’une seule balle à tirer.
La corrida vint triomphale.
Emilio avait subi la rigueur du palco qui ne lui avait permis d’en couper qu’une, Tomás avait coupé les deux oreilles de son lot et Espartaco “había tocado pelo” du troisième de l’après-midi.
Mais le grand restait à venir.
Sorti en sixième, “Facultades”, cornes acérées, castaño, porte le numéro 126, pèse 486 kilos, est bien bâti et très typé Núñez. Il annonce la machine à charger qu’il allait être dans la muleta de Juan Antonio Ruiz Román qui, voyant que le train passait à nouveau devant sa porte, va aux chiqueros pour l’accueillir a portagayola.
Le lío au capote est accompagné par la bande sonore du Maestro Tejera; Rafael Sobrino salue avec les palos et à 20h40, Espartaco commence à façonner l’œuvre qui va changer sa vie : passes aidées hautes et basses avant “de entregarse a una labor que tuvo mucho de recital” écrivit le lendemain Luis Carlos Peris dans le “Diario de Sevilla”.
Et comme il tue d’un coup d’épée en “todo lo alto”, “las dos orejas de Facultades iban a llevarlas en hombros para salir así al Paseo de Colón. Definitivamente, la vida de Juan Antonio Ruiz Román había girado ciento ochenta grados” écrivit le même.
La première chose que fit Marca fut d’envoyer un certificat médical à Cordoue pour annuler le seul contrat signé après ce 25 avril, celui de la corrida d’Isaías et Tulio Vázquez.
“La vida se había encarrilado y sólo faltaba que a Juan Antonio no se le fuese otra vez ese tren que da la vida. Y a fe que no sólo no lo perdió sino que fue martillo y no yunque, mandamás del toreo durante un puñado de años” écrivit encore Luis Carlos Peris.
Et Juan Antonio Ruiz Román “Espartaco” occupera la première place de l’ escalafón sans discontinuer de 1985 à 1991.
Datos
Juan Antonio Ruiz Román dit « Espartaco », né le 3 octobre 1962 à Espartinas (province de Séville).
Débuts en novillada sans picadors à Camas (province de Séville) le 19 mars 1975.
Débuts en novillada avec picadors à Ondara (province d’Alicante) en 1978.
Alternative : à Huelva (province de Cadix) le 1er août 1979 ; parrain « El Cordobés », témoin Manolo Cortés ; toros de Carlos Nuñez.
Confirmation d’alternative à Madrid le 25 mai 1982 ; parrain Paquirri, témoin Julio Robles ; toros de José Matías Bernardos.
En 1995, il est obligé d’interrompre sa carrière en raison d’une blessure survenue en jouant au football. Il reparaît en 1998 et se retire définitivement en 2002, ne participant plus qu’épisodiquement à des festivals.
En 2003, il reçoit la Médaille d’Or du mérite des beaux-arts par le Ministère de l’Éducation, de la Culture et des Sports…
Patrice Quiot
