Faena china…
« Dans les pâturages de ce monde, je n’ai de cesse de fouiller les longues herbes à la recherche du taureau. Suivant des rivières inconnues, perdu dans les épais chemins de lointaines montagnes, ma force défaillant et ma vitalité exténuée, je ne peux trouver le taureau. Je n’entends que le crissement des sauterelles à travers la forêt dans la nuit ».
« Au long de la berge, sous les arbres, je découvre des empreintes de pas ! Même sous l’herbe odorante, je vois ses traces. Cachées dans les montagnes lointaines, elles sont trouvées. Pas plus qu’un nez ne pointe vers le ciel, ces traces ne peuvent plus être cachées ».
« J’entends le chant des cigales. Le soleil est chaud, le vent est doux, les saules sont verts le long de la rive. Ici aucun taureau ne peut se cacher ! Quel artiste peut peindre cette tête massive, ces cornes majestueuses ? »
« Je le saisis au prix d’une lutte acharnée. Sa puissante volonté et sa force sont inépuisables. Il fonce vers les hauts plateaux, loin au-dessus des nuages ou se tient au fond d’une ravine impénétrable. »
« Le fouet et la corde sont nécessaires Sinon il pourrait se perdre dans les chemins poussiéreux. Étant bien entraînée, il devient naturellement docile. Alors sans entrave, il obéit à son maître. »
« Montant le taureau, je retourne tranquillement à la maison. Le son de ma flûte résonne à la tombée du soir. Battant la mesure de la pulsation harmonieuse avec mes mains, je dirige le rythme sans fin. Quiconque entend cette mélodie se joindra à moi. »
« À cheval sur le taureau, j’arrive à la maison. Je suis serein. Le taureau aussi peut se reposer. L’aube est venue. Au sein de ma demeure de paille, dans un repos bienheureux, j’ai abandonné le fouet et la corde. »
« Le fouet, la corde, la personne et le taureau, tout fusionne dans rien. Ce paradis est si vaste que rien ne peut le souiller Comment un flocon de neige peut-il exister dans un feu rageur ? Ici se tiennent les empreintes des patriarches. »
« Trop de pas ont été faits en retournant à la racine et à la source. Mieux aurait valu être sourd et aveugle dès le début. Enraciné dans sa vraie demeure, sans être concerné par l’extérieur, la rivière coule tranquillement et les fleurs sont rouges. »
« Pieds nus et la poitrine découverte, je me mêle aux gens de ce monde. Mes vêtements sont en lambeaux et chargés de poussière ; je suis à jamais joyeux. Je n’utilise aucune magie pour prolonger ma vie. Maintenant devant moi les arbres deviennent vivants ».
Les dix taureaux.
Kuoan Shiyuan (XIIème siècle).
Datos
Les dix taureaux sont une série de dix poèmes utilisés dans les traditions bouddhistes chan, zen, chacun étant, le plus souvent, accompagné d’une illustration.
L’ensemble présente et figure les étapes de l’entraînement religieux qui conduit à terme le pratiquant à l’éveil et à la véritable libération. Le nombre d’étapes peut cependant varier selon les versions : quatre, cinq, six, huit, dix ou douze tableaux.
Poèmes et images décrivent le cheminement d’un bouvier qui cherche un buffle sauvage et qui, l’ayant trouvé, parvient progressivement à le pacifier et à le dresser…
Patrice Quiot
