« C’est une des plus fortes émotions que j’aie jamais éprouvées» ou : Quand Théophile découvre la plaza de toros de Madrid… (2)

 

« Le cirque ainsi distribué contient douze mille spectateurs tous assis à l’aise et voyant parfaitement, chose indispensable dans un spectacle purement oculaire. Cette immense enceinte est toujours pleine et ceux qui ne peuvent se procurer des places de sombra (places à l’ombre) aiment encore mieux cuire tout vifs sur les gradins au soleil que de manquer une course. Il est de rigueur pour les gens qui se piquent d’élégance d’avoir leur loge aux Taureaux comme à Paris une loge aux Italiens. Quand je débouchai du corridor pour m’asseoir à ma place, j’éprouvai une espèce d’éblouissement vertigineux. Des torrents de lumière inondaient le cirque car le soleil est un lustre supérieur qui a l’avantage de ne pas répandre d’huile et le gaz lui-même ne l’effacera pas de longtemps. Une immense rumeur flottait comme un brouillard de bruit au-dessus de l’arène. Du côté du soleil palpitaient et scintillaient des milliers d’éventails et de petits parasols ronds emmanchés dans des baguettes de roseau ; on eût dit des essaims d’oiseaux de couleurs changeantes essayant de prendre leur vol : il n’y avait pas un seul vide. Je vous assure que c’est déjà un admirable spectacle que douze mille spectateurs dans un théâtre si vaste que Dieu seul peut en peindre le plafond avec le bleu splendide qu’il puise à l’urne de l’éternité. La garde nationale à cheval, qui est fort bien montée et fort bien habillée, faisait le tour de l’arène précédée de deux alguazils en costume, panache et chapeau à la Henri IV, justaucorps et manteau noirs, bottes à l’écuyère et chassait devant elle quelques aficionados obstinés et quelques chiens retardataires. L’arène demeurée vide, les deux alguazils allèrent chercher les toreros se composant des picadores, des chulos, des banderilleros et de l’espada, principal acteur du drame qui firent leur entrée au son d’une fanfare. Les picadores montaient des chevaux dont les yeux étaient bandés, parce que la vue du taureau pourrait les effrayer et les jeter dans des écarts dangereux. Leur costume est très pittoresque : il se compose d’une veste courte qui ne se boutonne pas de velours orange, incarnat, vert ou bleu chargée de broderies d’or ou d’argent, de paillettes, de passequilles, de franges, de boutons en filigrane et d’agréments de toutes sortes surtout aux épaulettes où l’étoffe disparaît complètement sous un fouillis lumineux et phosphorescent d’arabesques entrelacées, d’un gilet dans le même style, d’une chemise à jabot, d’une cravate bariolée et nouée négligemment, d’une ceinture de soie et de pantalons de peau de buffle fauve rembourrés et garnis de tôle intérieurement comme les bottes des postillons pour défendre les jambes contre les coups de corne du taureau, un chapeau gris (sombrero) à bords énormes, à forme basse enjolivé d’une énorme touffe de faveurs, une grosse bourse, ou cadogan, en rubans noirs, qui se nomme, je crois, monho et qui réunit les cheveux derrière la tête, complètent l’ajustement. Le picador a pour arme une lance ferrée d’une pointe d’un ou deux pouces de longueur ; ce fer ne peut pas blesser le taureau dangereusement, mais suffit pour l’irriter et le contenir. Un pouce de peau adapté à la main du picador empêche la lance de glisser ; la selle est très haute par-devant et par-derrière et ressemble aux harnais bardés d’acier où s’enchâssaient pour les tournois, les chevaliers du Moyen Age ; les étriers sont en bois et forment sabots, comme les étriers turcs ; un long éperon de fer, aigu comme un poignard arme le talon du cavalier ; pour diriger les chevaux, souvent à moitié morts, un éperon ordinaire ne suffirait pas. Les chulos ont un air fort leste et fort galant avec leurs culottes courtes de satin, vertes, bleues ou roses, brodées d’argent sur toutes les coutures, leurs bas de soie couleur de chair ou blancs, leur veste historiée de dessins et de ramages, leur ceinture serrée et leur petite montera penchée coquettement vers l’oreille ; ils portent sur le bras un manteau d’étoffe (capa) qu’ils déroulent et font papillonner devant le taureau pour l’irriter, l’éblouir, ou lui donner le change. Ce sont des jeunes bien découplés, minces et sveltes, au contraire des picadores, qui se font en général remarquer par une haute taille et des formes athlétiques : les uns ont besoin de force, les autres d’agilité. Les banderilleros portent le même costume et ont pour spécialité de planter dans les épaules du taureau des espèces de flèches munies d’un fer barbelé et enjolivées de découpures de papier ; ces flèches se nomment banderillas et sont destinées à raviver la fureur du taureau et à lui donner le degré d’exaspération nécessaire pour qu’il se présente bien à l’épée du matador. On doit poser deux banderillas à la fois, et pour cela, il faut passer les deux bras entre les cornes du taureau, opération délicate pendant laquelle des distractions seraient dangereuses. L’espada ne diffère des banderilleros que par un costume plus riche, plus orné, quelquefois de soie pourpre, couleur particulièrement désagréable au taureau. Ses armes sont une longue épée avec une poignée en croix et un morceau d’étoffe écarlate ajouté sur un bâton transversal ; le nom technique de cette espèce de bouclier flottant est muleta.

Les picadores escortés des chulos vont saluer la loge de l’ayuntamiento d’où on leur jette les clefs du toril ; les clefs sont ramassées et remises à l’alguazil qui va les porter au garçon de combat et se sauve au grand galop au milieu des huées et des cris de la foule car les alguazils et tous les représentants de la justice ne sont guère plus populaires en Espagne que chez nous les gendarmes et les sergents de ville. Cependant les deux picadores vont se placer à la gauche des portes du toril qui fait face à la loge de la reine parce que la sortie du taureau est une des choses les plus curieuses de la course ; ils sont postés à peu de distance l’un de l’autre, adossés aux tablas, bien assurés sur leurs arçons, la lance au poing et préparés à recevoir vaillamment la bête farouche ; les chulos et les banderilleros se tiennent à distance ou s’éparpillent dans l’arène. Toutes ces préparations, qui paraissent plus longues dans la description que dans la réalité, allument la curiosité au plus haut point. Tous les yeux sont fixés avec anxiété sur la fatale porte et dans ces douze mille regards, il n’y en a pas un qui soit tourné d’un autre côté. La plus belle femme de la terre n’obtiendrait pas l’aumône d’une œillade dans ce moment-là. J’avoue que, pour ma part, j’avais le cœur serré comme par une main invisible ; les tempes me sifflaient et des sueurs chaudes et froides me passaient dans le dos. C’est une des plus fortes émotions que j’aie jamais éprouvées… »

 

«Le voyage en Espagne» (chapitre 7).

Théophile Gautier

 

Patrice Quiot