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« Ancien journaliste à «Sud-Ouest», pape des chroniqueurs taurins, Georges Dubos*, 77 ans, s’amuse de l’éclosion de ces «toreros-bourgeons», comme il dit. « Pour faire un matador, il faut sept ou huit ans, et un certain nombre de coups de cornes, affirme-t-il. Aujourd’hui, on fabrique des pseudo-vedettes en deux saisons: Jesulín de Ubrique ! Bah! Tant qu’on ne lui oppose que des toros sur roulettes... ».

Georges Dubos est de ceux qui pensent que la corrida vit un engouement superficiel et que la poule aux œufs d’or sera bientôt décapitée. «Une bonne chose», précise-t-il. Pour avoir jadis côtoyé Cary Grant, Tyrone Power ou Ava Gardner dans les arènes de Mont-de-Marsan, il ne s’émeut guère des effets de mode les plus récents. « Prenez un département comme les Landes, réputé pour être très taurin: en vérité, on n’y compte pas plus de 2 000 aficionados de verdad.» Aficionado de verdad ? « Oui, celui qui vendrait sa culotte pour aller aux courses de toros. »

Dans un milieu séculaire comme celui de la corrida, le mieux apparaît naturellement comme l’ennemi du bien. L’aficionado, le vrai, ne transige guère plus avec la tradition et les canons tauromachiques qu’un Anglais ne le ferait avec la cuisson de son bacon. En ligne de mire: la télévision.

Chaque été, Canal + diffuse une dizaine de corridas. L’audience équivaut à celle des bons matches de boxe. Preuve de son succès: ce programme est l’un des plus anciens de la chaîne cryptée. Les gardiens du temple, eux, font la fine bouche. Canal ne sélectionne, en effet, que les meilleures faenas des meilleures corridas. Comme le souligne énergiquement Simon Casas, qui commente aux côtés de Jean-Louis Burgat* et de Pierre Albaladejo*: « On n’est pas là pour emmerder le monde ! »

Mais cette succession de «best of» agit aussi comme un trompe-l’œil. En occultant les impondérables de la corrida: les échecs des toreros, les mauvais toros, les estocades calamiteuses. Bref, tous ces bas morceaux de la tauromachie qui, au final, pèsent bien plus lourd que les triomphes gracieux, les deux oreilles et la queue.

Résultat: selon ses détracteurs, la télé draine vers les arènes une nouvelle race d’importuns. Des curieux qui s’installent là comme au cinéma. Pour voir un film dont ils n’imaginent pas qu’il puisse s’achever autrement qu’au son des violons. Déception. « C’est plus mitigé que ça », corrige Albaladejo : «la moitié du courrier que je reçois émane de personnes totalement converties. Les autres écrivent pour me dire qu’ils ont découvert la corrida sur Canal +. Qu’ils ont essayé d’en voir une « en vrai » et qu’ils n’ont pas supporté. Mais qu’ils continueront de les regarder à la télé. »

Chargé de tous les péchés de la corrida-spectacle, Simon Casas, lui, se fend d’une paire de banderilles à l’égard des ayatollahs qui peuplent les callejones et les colonnes des journaux spécialisés. « Qu’on le veuille ou non, 80% des Français sont contre la tauromachie. Canal + nous donne la chance, à nous, marginaux, d’en diffuser une heure et demie par semaine pendant deux mois. Ceux qui réclament l’argent du beurre feraient mieux d’aller brûler un cierge… » Et de raconter la fausse invitation lancée par ses soins aux plus intraitables des chroniqueurs taurins pour commenter à ses côtés: « Ils sont tous arrivés en courant ! »

A Vic-Fezensac, 3500 habitants, au cœur du Gers, un seul credo, en clair et sans décodeur, résonne à l’heure de l’apéro: la télé, ici, on n’en veut pas ! « Notre chance, prétend Jean Fitte,*72 ans, le président du club taurin, c’est de vivre dans un bled introuvable, à l’écart des autoroutes et du TGV, sans le moindre aéroport dans un rayon de 100 kilomètres. Ce qui semblait un handicap est devenu un atout. Cette année, Canal + voulait venir chez nous. On a refusé. » Un bastion, Vic ? Mieux que ça: «Le village d’Astérix», grince Casas. La feria vicoise se déroule en même temps que celle de Nîmes, à la Pentecôte. Pour le reste, tout les sépare.

Par opposition au public nîmois, essentiellement torerista – privilégiant le côté artistique des matadors – Vic se veut le garant de l’esprit torista – amateur de toros assassins et de combats acharnés. Un héritage pieusement entretenu. En 1966, déjà, pour avoir reculé devant les bêtes énormes de Marín Marcos, trois toreros– Fuentes, Girón et Puerta – se firent renverser leurs voitures et piller leurs bagages par la foule.

L’an dernier, c’est à Vic que César Rincón a connu l’une de ses plus belles trouilles de la saison. Face à des toros portugais de Pahla remontés comme des chars d’assaut. « Deux heures après la corrida, il ne pouvait toujours pas dire un mot », se souvient, ému, Jean-Jacques Baylac*. Bénévole, comme tous les autres membres du club taurin, c’est lui qui court les ganaderías, l’hiver, pour sélectionner les élevages dignes de figurer aux cartels de Vic. Rincón est l’une des rares vedettes actuelles qui trouvent grâce à ses yeux. « Lui possède une présence animale que n’ont pas les figuras espagnoles. Il redonne toute sa valeur au toro de combat. »

 

Datos

 

*Georges Dubos, né le 2 novembre 1914 à Mont-de-Marsan, pupille de la Nation, élevé par sa mère, a fait des études secondaires au lycée Duruy. Prisonnier durant la Seconde Guerre mondiale puis résistant, il a été conseiller municipal de Mont-de-Marsan de 1944 à 1947. Entre temps, il est devenu journaliste à “Sud Ouest”, au sein duquel il a dirigé de longues années la rédaction landaise. Critique taurin, il était l’ami des ganaderos comme des toreros qui aimaient à se retrouver ensemble dans le grand jardin de sa maison du boulevard de la République. Ses critiques gastronomiques contribuent aussi à entretenir sa légende. Il est décédé le 2 juin 1994.

*Jean-Louis Burgat, né le 26 mai 1945. En 1984 naissait Canal Plus. Au sein de la jeune chaîne cryptée, ils sont quelques-uns à aimer la tauromachie et à souhaiter diffuser des corridas. Jean-Louis Burgat, alors directeur de l’information, est de ceux-là. Il crée un rendez-vous sur cet univers réservé jusque-là aux seuls téléspectateurs de quelques stations de FR3. Cette décision soulève des polémiques, attire les foudres des associations de défense des animaux et heurte les « purs » qui reprochent à la chaîne de galvauder la tauromachie, de créer un public plus large et moins averti. Canal Plus répond à l’attente de certains aficionados et découvre des néophytes qui, pour beaucoup d’entre eux, n’auront pendant longtemps des corridas qu’une culture et une connaissance télévisuelles.

En 1994, Jean-Louis Burgat abandonne sa collaboration avec Canal Plus, mais la tauromachie demeure sur la chaîne cryptée, qui confie alors à Hervé Chabalier, PDG de l’agence Capa et nîmois d’origine, de prendre en charge le programme.

* Pierre Albaladejo, né le 14 décembre 1933 à Dax ( Landes ), est un joueur de rugby à XV international français qui évolue principalement au poste de demi d’ouverture des années 1950 jusqu’au milieu des années 1960, devenu ensuite commentateur sportif et homme d’affaires. « Tout enfant, quand, avec les copains, je frappais dans un ballon- rond ou ovale, peu nous importait, nous découvrions le plaisir de taper dans le cuir avant de nous soucier s’il était beau et juste d’y mettre ou non les mains -, nous pouvions entendre, depuis le pré des bords de l’Adour où nous nous ébattions, la formidable rumeur des olés et des vivats montant de la plaza de toros proche. C’est donc au son que j’ai abordé la tauromachie… Je supporte mal les gens qui portent sur les choses un jugement péremptoire fondé sur un a priori et leur ignorance. Ainsi de la tauromachie. Je conçois qu’on n’aime pas les corridas : je ne supporte pas qu’on la condamne sans essayer d’en comprendre les règles et les traditions. Depuis peu, la corrida a conquis droit de cité sur le petit écran, grâce à Canal Plus, et il m’apparaît urgent d’initier les téléspectateurs. Ceux-ci s’ajouteront à tous ceux qui, lors des vacances, assistent à des corridas sans en posséder les rudiments » (avant-propos de «La Corrida» P. Albaladejo/1992).

*Jean Fitte (1921/2013) Membre fondateur du Club taurin vicois (CTV), il avait aussi compris que la feria de Vic gagnerait à être connue et, pour cela, il recevait à sa table écrivains, journalistes, cinéastes, tous ceux qui sauraient parler de ce qui se passait dans cette arène si originale du mundillo. Une action qu’il avait conduite avec son ami de toujours, Jean Arnaud. Il lui avait succédé à la présidence du CTV en 1989, poste qu’il quitta en 1998. Une période qu’il avait mise à profit pour réaliser l’agrandissement des arènes actuelles

*Jean-Jacques Baylac (1947/2010) avait succédé avec Marcel Garzelli, à Jean Fitte à la tête du Club Taurin Vicois en 1999. « Il a plongé dans la tauromachie depuis tout gosse, puisque son grand-père s’occupait déjà des arènes », rappelle Marcel Garzelli. « Lui, il voyait la tauromachie de façon artistique, puisqu’il dessinait et peignait les toros. L’animal était sa seule préoccupation. Il a toujours été intransigeant là-dessus. Une aventure tauromachique n’existait que si l’animal prenait toute la place qui lui était due. Parfois au détriment du spectacle. C’était sa vision, il l’a défendue même si elle n’était pas dans l’air du temps. Il était entier, il avait un caractère bien trempé. Il savait dire non et affirmer son caractère. Il était passionné et, comme tous les passionnés, pas toujours objectif, mais tellement attachant. »

A suivre…

Patrice Quiot