Retour chez Juan Luis Fraile…
Chroniques salmantines 2026 – Jour 5
Hier, vers minuit moins deux, Ana, fatiguée de sa longue journée, s’est assise devant nous, la mine triste, s’est versé un petit verre de vin rouge car, au même moment, elle aurait dû débarrasser les verres de nos tables, compter sa caisse, mais aussi et surtout, comme réjouissance de début de nuit, faire la lessive d’un torero et laver sa calzona ! Elle avait eu l’extrême imprudence de permettre ce service gratuit à un torero pensionnaire et radio callejón avait immédiatement diffusé cette nouvelle !
J’avais beaucoup d’admiration pour elle, car elle ne cessait, avec son équipe de jeunes pleins de bonne volonté, de vouloir nous satisfaire, nous, qui étions si exigeants. Je l’avais baptisée « Ana la quantique », car elle était partout, avait l’œil sur tout et tous et ne manquait pas d’avoir un mot gentil ou une attention pour chacun.
Aussi, lorsque le maestro Le Sur lui dit que les portes battantes en bois sculpté qui menaient à la cuisine faisaient vraiment trop de bruit, elle est revenue immédiatement avec une petite burette de 3 en 1, avec un petit sourire coquin de défi. A ce moment, Alain, un de nos compagnons de cartel, n’écoutant que son courage, alla appliquer de la précieuse huile sur tous les endroits de frottement, sous les vivats de l’assistance. Nous étions comme chez nous et il nous plaisait d’améliorer cet endroit si accueillant !
Une habitude avait été prise par les toreros qui ne voulaient pas partir avec leur carte-clé de chambres. Ils les coinçaient sous les cadres qui ornaient le couloir menant aux chambres. C’était a priori une excellente idée, mais c’était sans compter avec un petit farceur, qui, voyant ce petit manège, avait eu l’idée fort drôle, de mélanger toutes les clés, ce qui ne manqua pas de créer une certaine confusion pour entrer dans leurs chambres respectives.
Il fallait bien rigoler un peu !
Aujourd’hui, le temps s’était voilé, c’était plutôt bon pour les photographes qui n’auraient pas d’ombres sur leurs clichés ! Je sais, on se console comme on peut.
Nous avions décidé que ce serait un jour de célébration : Trophée du Meilleur novillero sans picadores 2025 pour Clovis remis en piste, anniversaire du maestro Clemente ce soir, avec gâteau au chocolat fait exprès par la maman d’Ana et repas de fête de fin de stage qui, certes, terminait demain soir, mais, Israel repartait toréer à Valdemorillo demain et nous souhaitions être tous réunis pour une despedida de ce stage 2026. Le cochinillo grillé était de sortie ! Une vraie réussite de Joaquín, l’excellent chef de La Rad.
Juan était revenu sain et sauf de son échappée, heureux de sa présentation de cartels biterroise, dans le joli théâtre, au bout des allées Paul Riquet. Les toreros ne lisaient pas les cartes géographiques comme nous le faisions, nous, pauvres petits êtres que nous étions, bêtement avec des routes, des autoroutes, des distances, des temps de trajet. Non, non, eux, ces êtres de lumières, ils ne raisonnaient ni en temps, ni en km, eux, sur ces mêmes cartes, ils voyaient briller des arènes, des élevages, des vaches à tienter, des toros à tuer, des trophées à recevoir. Ils pliaient ces cartes jusqu’à relier tous ces points lumineux. Les distances, ils s’en moquaient, ce n’était pas ça le plus important. Ils pouvaient, juste en 24 heures, comme Juan venait de le faire, effectuer 2200km de route, participer à une cérémonie de présentation de cartels, dans un costume cintré élégant, souriant et revenir le lendemain pour s’entrainer !
Les toreros étaient, eux aussi, des êtres quantiques…
Ce matin, lorsque je me suis approchée du comptoir pour prendre mon thé vert, Pedro, le barman aussi sympathique que professionnel, me dit : « Sophie, tu ne peux pas t’imaginer la chaleur qu’il fait derrière ce bar et le nombre de pas que j’ai déjà effectué depuis ce matin ! ». À 9h57, il avait déjà fait 3876 pas derrière son comptoir !
Pour ma part, les problèmes se pressaient au portillon de ma vie de labeur et je profitai de ces quelques moments sans toros pour faire en sorte que des catastrophes ne « s’accumoncèlent » pas trop en vue. Je venais d’apprendre que ma petite maman était tombée hier soir, résultat : 2 points de suture sur le crâne. Elle allait bien, m’assurait la gentille infirmière qui m’appelait, mais à 97 ans et demi, les choses prenaient vite des proportions inattendues.
Taurinement, la véritable question que chacun avait en tête était la suivante : « Les vaches de Fraile allaient-elles tomber ou rester debout ? ». Nous gardions cela en tête sans trop oser en parler. Nous allions le savoir très vite, nous devions décaler à 15h45, pour Robliza de Cojos, à 20 minutes d’ici.
Juan avait pris la peine de contacter Juan Luis pour que « tout » soit prêt à notre arrivée. Le temps couvert ne nous permettrait pas de « tirer » plus tard que 19h, l’expérience d’hier nous avait servi. Il y avait 6 vaches à tienter, cela pouvait durer un temps certain.
Le programme du jour, tel que le sorteo l’avait édicté, était : Clemente(M3), Rafi(M4) et Javier Cuartero (N2). Bien sûr, les deux novilleros sans picadores (S1 et S2) sortiraient chaque fois.
16h16, arrivée chez Fraile. Juan Luis est déjà là. Avec 3 amis.
Une certaine nervosité prend le dessus, Juan Luis se pose la question aussi, forcément.
Nous descendons tous sur le sable des arènes pour remettre à Clovis le trophée du « Meilleur novillero sans picadores 2025 ».
16h25, j’entre dans le petit palco vitré et je salue Juan Luis. Bien sûr qu’il angoisse, c’est tout naturel.
16h29, 1ère vache. Rousse, haute.
Pour Clément.
C’est son anniversaire !
À la cape, il est très élégant.
Ce garçon qui nous montre, depuis le début de ce stage, l’étendue de la palette de son talent a un style vraiment très fin, qui transmet au public privilégié que nous sommes. Je pensais qu’hier, lui aussi avait eu une journée bien remplie, tienta chez Pedraza de Yeltes le matin, tienta chez Valdefresno l’après-midi, toujours souriant ; malgré la fatigue que cela devait occasionner. J’étais ravie de voir cette préparation aussi sérieuse qu’intensive.
Pique.
Rafi.
Nino
Clément.
La vache tombe mais se relève, ouf !
16h34. « A torear ». Clément.
« Con su permiso ganadero », puis un petit clin d’œil au maestro Le Sur en mode brindis et en piste.
La bonne distance, de suite. C’est un grand professionnel.
Clément excellent, la vache aussi.
Il ponctue de « buena vaca », il se régale, nous aussi du coup.
« Bien », il confirme.
Elle serre, attention, il faut du métier pour donner l’impression que les choses sont simples !
En rond, rond, rond… Avec fermeté et dominio, car elle n’est pas facile. Il corrige les terrains, mais la vache change, il lui laisse la muleta sur le museau et ça passe.
16h46. Israel.
Au centre, il se positionne tranquillement. Ça passe.
Il a progressé depuis lundi, c’est visible.
Il torée très bien, vache bouche fermée, elle n’est pourtant pas simple. Il ne faut pas perdre son respect.
Il tente à genoux, il s’approche.
Simulacre de mort pour Clément.
16h53, coiffure.
Nino : banderilles très jolies, comme il sait. Solal, aussi, bien !
Tomas. Bien.
Israel pour la reconduire au portail.
Juan conseille Israel.
16h59. 2ème vache. Noire.
Il pleut.
Le vacher mayoral a cuerpo limpio.
Rafi. Pour le cheval.
Nino.
La vache tape très fort, tombe en arrière du choc, se relève et retape.
Rafi.
Elle vient de plus en plus loin. Très brave.
« Torearla ».
Tomas pour la positionner.
Rafi.17h05 muleta.
« Cuidado al principio » dit Juan Luis.
Elle tombe mais se relève. Ouf !
Rafi torée bien. Donne de l’air, très bons muletazos.
Puis, la vache se couche. Mais se relève. Re-ouf !
Rafi torée très bien, c’est un style différent de Clément, mais c’est très agréable aussi à regarder.
17h16. Clovis.
La vache s’est collée au mur et ne veut pas en partir. Elle ne veut plus rien voir.
Clovis la décolle. Il lui faut mettre la muleta sur le museau pour qu’elle réagisse.
17h23, coiffure. Coup de ciseaux.
Carolina Fraile est arrivée.
Le maestro Le Sur monte au palco pour s’emballer de toutes sortes de cache-nez et foulard, veste etc… il tombe un froid glacial et humide.
17h28. 3ème vache. Noire.
Cuerpo limpio du mayoral. Ce dernier n’a pas son pareil pour s’engouffrer dans le burladero dès que la vache le poursuit.
Nino. Bon au capote.
Cheval. Vache brave.
Clément pour la placer, juste après la tâche humide, au centre.
Elle sort du cheval et en se retournant elle s’affaisse. Se relève.
Elle repart au cheval, violente rencontre.
17h35 « Torearla ». Nino.
Il débute mais la vache se rassied. Puis se relève. Nino attend.
Cite de loin, la vache répond. 3 passes et retombe.
Du burladero, Tomas donne quelques conseils.
La vache est plus faible. Une série, elle se reprend. Bouche toujours fermée.
Belle série.
Celui-là même qui va prendre l’alternative en juin à Istres s’entraîne activement.
17h53. Israel.
Très appliqué, prend la distance. Il va toréer ce samedi à Valdemorillo et le 7 mars à Valencia, avec Clovis comme compagnon de cartel.
Il profite de cet entraînement pour tenter beaucoup de choses, il a tout compris. Très près de la vache, mais aussi du mur, ¡ Cuidado !
Simulacre de mort, excellent.
18h03. Une petite coupe, tout en gardant la longueur !
Elle est par terre et ne veut pas se relever. Tomas fait tout ce qu’il peut pour que les appuis soient sûrs.
Elle se relève mais reste fixe, Nino, Tomas lui grattent le frontal pour la faire démarrer.
Jeux de mains…
Javier est plus rapide avec le capote, elle finit par sortir de l’arène .18h07.
On va encore finir à la bougie.
Chacun sort des burladeros pour bouger, il fait froid.
18h09. 4ème vache. Noire.
Le vacher et son esquive de la vache et du burladero.
Clément.
La vache lui fonce droit dessus. Tu parles d’un cadeau d’anniversaire !
Il reprend à la cape, difficile à droite. Passe à gauche.
Rafi.
Javier.
Clément.
Muleta, Clément. 18h15.
La vache est bronca et distraite.
Changement de terrain.
Il lui arrache des passes, mais elle ne se laisse pas faire la bougresse !
Elle marche sur la muleta. C’est à gauche qu’il lui arrache des passes. Il faut tout son métier pour en arriver à bout.
À droite, elle serre, ne s’arrête pas et marche à nouveau sur la muleta. Elle ne rentre pas totalement dans le leurre et se retrouve donc très vite dans ses jambes.
Fusée en pleine face.
C’est stressant pour nous, car on s’angoisse pour lui.
« Bien peleado » lui dit Juan.
Quelle pute cette vache !
Il a fallu tout fournir, les papiers, le passeport, les analyses de sang, i tutti quanti…
C’est admirable le travail fourni par Clément.
18h28. Clovis.
C’est une vache 4A pour Apre, Aride, Acide, Amère.
Il peut lui voler une passe, mais après, c’est plus compliqué.
Mais il s’accroche, c’est méritoire.
18h36. Clément, simulacre de mort.
Banderilles pour Solal et Nino.
Tomas à la brega. Rafi pas loin, Les minots toreros sont de retour !
Dites les jeunes, ça se voit que vous vous régalez, mais il y a encore 2 vaches, c’est pas qu’on s’ennuie, mais il se fait tard.
Celle-là pour l’attraper, ça va pas être simple.
Solal plonge.
Ciseaux, portail.
18h46. Por fin, elle sort.
18h51. 5ème vache. Noire, haute.
Rafi à la cape.
Rencontre forte avec le cheval.
Elle serre fort Rafi.
Tomas la place.
Le cheval sort. Le ganadero avait compris que le tentadero serait de 5 vaches.
Cette vache tourne autour de Rafi, puis s’éloigne et reprend. Elle se laisse. Mais il faut la tenir.
Il fait de plus en plus sombre. Le ciel est chargé de nuages, il pourrait pleuvoir… ce n’est pas ça qui va gêner les toreros.
19h12. Javier.
Ce n’est pas simple. Cette vache est de plus en plus décousue. Il lui arrache des passes.
On entend des bruits de portes dans le corral. Juan Luis est parti récupérer une 6ème vache.
Dans le ruedo, la vache fait un extraño, « ¡ Cuidado Javier !» lui crie Carolina.
La vache n’en veut plus. Javier si !
Le vacher prend des ciseaux.
Javier accroche la queue de la vache, légère frange et hop, Puerta.
19h23. 6ème vache. C’est la très faible de mercredi. Elle a donc été déjà piquée. Pour Javier.
La vache n’est pas fixée, il tourne tout autour du ruedo, mais dès qu’il le peut, il lui vole des passes.
Il fait tellement sombre que Juan suggère avec raison de retourner la muleta du côté jaune. Elle verra mieux le leurre. Et le plus fort, c’est que ça marche. Il est fort ce Juan !
Juan Luis allume la salle vitrée du palco… C’est ici qu’il faudrait venir toréer…
Sortie de la vache 19h35. Nuit.
Nous avons fini cette soirée autour du gâteau d’anniversaire de Clément, à qui le maestro Le Sur avait tenu à offrir quelques présents salmantins. Nous avons terminé en nous disant combien cette semaine avait été importante et marquante pour chacun d’entre nous.
Quand je repense à tous les efforts de ces jeunes professionnels, que j’ai la chance de suivre depuis lundi, je ne peux pas m’empêcher de penser à ce qu’aimait dire le légendaire chef Paul Bocuse : « Il faut travailler comme si on devait vivre 100 ans et vivre comme si on devait mourir demain ! ».
C’est un chouette programme, on va essayer d’appliquer cette devise…




