Le bel charroi de Nîmes et la lance dorée du Campeador… (1)

 

Petite coquetterie tauromachico-nîmoise d’après une chanson de gestes à la figure de Guillaume d’Orange

C’est le nouveau temps de printemps; les bois feuillissent, les prés reverdissent et les oiseaux chantent bellement pour fêter la Féria de Pentecôte dans le bel charroi de Nismes. Je rentre du duché d’Aquitaine après avoir fait chasse de cerfs de première graisse. Je porte mon sac à l’épaule ; une épée de mort et quatre flèches sont passées à ma ceinture et en ma compagnie vont deux hirondelles.

Il est la dixième heure et vient à ma rencontre Maistre Serge, mon collègue bien avant que le bon peuple eût chassé du trône Valery l’Auvergnat pour remettre le sceptre à François de Jarnac.

Je le baise trois fois en grande amitié.

« D’où venez-vous, bel ami ? » lui demandai-je. Maistre Serge dict : « Il est quarante lunes, je fus à Hispalis ; Alfonso VII, Imperator totius Hispaniae, s’y trouvait avec Doña Berenguela, fille du comte de Barcelone et nièce de Louis Le Gros, notre bon Roy ; entre autres divertissements pour s’esbaudir, il y eut grande fête de taureaux fors la belle cité d’Al Mutamid était contrite du vol de la lance dorée du Campeador ».

Fin lettré et au fait de la chose poétique, Maistre Serge précisa à mon entendement : « Campeador n’était qu’or partout, du cimier aux talons, l’or des cuissards froissait l’or des caparaçons, des rubis grenadins faisaient feu sur son casque, mais ses yeux en faisaient plus encore sous son masque, superbe et de loisir, il allait sans pareil et n’ayant rien à battre, il battait le soleil ! »

Au propos de l’essoyne de la lance, Maistre Serge ajouta: « Par ire soudaine et seule vilenie, la prise d’icelle lance à un de nostre cité fut injustement attribuée, l’arme d’host à fer pointu aurait à Nismes été nuitamment portée et personne, de ce que j’en sache en ce lieu, n’en connait mie. Mais laissons à Satan sataneries, à Dieu bondieuseries et à maréchaussée maréchausséserie. A ce jour, je suis en notre bonne ville où règne grand émoi. Notre cité en liesse distribue ses charmes ; à l’un, une promesse ; à l’autre, une oreille ou encore une embrassade ou une fougassette à tel autre. C’est le bel charroi de Nismes ».

Je me gausse d’une saine joye : « Allez à votre maison, mon bel ami et faites-vous somptueusement habiller pour paraître. Ce que vous me contez sur notre cité enchante mon âme, même si mon esprit est fort navré de la volerie que vous me narrez. Mais, tranquilo compère mien, ne voulant pas avec la fière Espagne voir notre amitié trahie, avec Dame Mireille vous me rejoindrez à la dix-septième heure du jour, vêtus de vos plus beaux atours. Pour tant la quiert-on qu’on y parvient, j’aurai pour lors, trouvé réponse au larcin. Puis, ensemble, irons joyeux à l’amphithéâtre avant de faire bombance ».

Je marche dans ma ville, longe le quai de la Fontaine, gravis si hardiment les escaliers de la Tour Magne qu’éclatent mes chausses en cuir de Cordoue, je foule l’avenue Jean Jaurès, croise la Maison Carrée et descends le boulevard Victor Hugo.

Je siffle entre mes dents.

Le soleil luit et aussi Pierre et aussi Jacques et aussi Jean.

Je siffle entre mes dents.

Loin de toute misère, six animaux libres sont retenus en cages de fer.

Il est la onzième heure et c’est le bel charroi de Nismes, mais la lance dorée soustraite au Campeador fait saigner mon cœur.

En passant sous l’Horloge du Lycée, je marche vers les Halles où fais emplette de deux livres de cèbes de Lézignan et de quatre de daube de premier sang.

Il est la treizième heure.

Par les venelles lumineuses, je croise le comte de Peytavin ; nous nous prîmes la main et montâmes les degrés de la rue Jean Reboul pour aller faire l’apéro au « Prolé ».

« Comte, seigneur de Bachalas et de St Charles, par la grâce du Dieu tout puissant, en connoissez vous davantage sur la lance dorée du Campeador ? ».

« Amic, dit Peytavin le Petit, j’eus grande peur hier soir après la Pégoulade alors que j’estais festoyant à la bodega de Jany. J’y rencontrai vingt orgueilleux gitans de la Placette auxquels je devais trois jaunets perdus au jeu de dés. Nous étions seulement deux avec le bel Ahmed du Chemin Bas qui fait œuvre au marché-gare et joue remplaçant à Nîmes Olympique. La bataille fut grande et noire, mais, tirant l’épée damasquinée de Joselito de Gelves, frappant de mon bras nu et fauchant tous ses guerriers, je pris le seigneur de ceus là à la gorge et le laissai pantelant et fuyant comme le chien de Jehan Nivelle. »

« Cela ne me surprend guère, comte » lui répliquai-je. « Avez-vous oublié la vile attaque de Diongué, le More de Bezouce, qui voulait profiter de votre absence alors qu’ayant pris la Sainte Croix, vous étiez parti en mobylette au Grau du Roi faire pêche de tellines ? Il revendiquait votre place au flipper du «Café de Lyon», votre callejon aux arènes et votre copine Babé aux gros nichons qui tenait commerce de coiffure à la rue Fresque. Vous fonçâtes sur lui et sous les yeux des clients du «Napo», vous lui plantiez votre gantelet dans le corps jusqu’au gonfanon. Puis vous le lançâtes dans le canal de la Fontaine où il fut mangé par les anguilles ».

« Las, répondit Peytavin le Petit, j’ai tant servi que j’ai le poil chenu et jamais n’ai reçu un pain, une abbaye ou un duché de ceux pour qui, derrière les talenquères, je fis besogne de basse police. En plus, aujourd’hui, marri de l’iniquité de la basse justice du bailli en faveur de celle qui fut ma mulier et qui me crée souciance, je crois que je vais tourner le vermeil de mon écu et virer tarlouze ».

« Fi de vos billevesées, chevalier ; lundi à midi, au «Latino», avant le mano a mano qui, de Nismes à Lutèce enchantera le royaume, vous serez à mes côtés pour une bugade de raviolis. Il y en aura à boudre et au moins pour trente » lui lançai-je, l’abandonnant à son ire mais moi tout entier à mon trouble du vol de la lance dorée du Campeador.

A suivre…

 Datos

Guillaume d’Orange est un personnage de la littérature médiévale qui apparaît dans plusieurs chansons de gestes.

Le personnage est peut-être inspiré de Guillaume de Gellone, cousin de Charlemagne, comte de Toulouse et conseiller de Louis, fils de Charlemagne, roi d’Aquitaine depuis 781. Après avoir subi un revers à la bataille de l’Orbiel en 793, il conquiert Barcelone en 801 et est nommé à la tête de la marche d’Espagne. Guillaume fonde en 804 un monastère, l’abbaye de Gellone, où il se retire en 806 et où il meurt vers 812. Il est canonisé au XIe siècle sous le nom de saint Guilhem et Gellone devient Saint-Guilhem-le-Désert.

Le Guillaume des chansons de gestes est présenté comme un personnage fougueux qui s’illustre dans de nombreux combats particulièrement brutaux contre les armées sarrasines. Il est totalement dévoué à l’empereur Louis qui en retour fait plusieurs fois preuve d’ingratitude à son égard, une fois couronné roi. Le roi Louis épousera Blanchefleur, la sœur de Guillaume.

Lors d’un combat singulier contre un champion sarrasin, il a une partie du nez qui est coupée, ce qui lui vaudra le surnom de « Guillaume au court nez ».

Patrice Quiot