En mode «Nous deux» : Luis Miguel et Lucía… (2)

« Lucía Bosé a elle aussi vécu de près les contradictions d’aimer un homme si raffiné et fascinant en apparence, mais si traditionnel et vieux jeu au fond. « Quand nous avons commencé à comprendre qui il était et qui j’étais, la crise a éclaté… Interdiction de parler italien. Interdiction de cuisiner des pâtes. Interdiction d’utiliser du beurre, se souvient-elle des ordres de son mari au début de leur relation. La femme indépendante qui avait été la maîtresse d’Eduardo Visconti, la muse d’Antonioni et la partenaire de Bardem se voyait désormais interdire de travailler par son époux. «Le torero», comme elle appelait toujours Dominguín, voulait ce qu’on appelait alors une femme au foyer. Après la naissance de Miguel, vinrent Lucía et Paola puis un quatrième enfant, Juan Lucas, décédé à un mois d’une infection virale. Pendant ce temps, Luis Miguel trompait Lucía de façon systématique.

En 1967, Lucía découvrit que Luis Miguel entretenait une liaison avec sa cousine germaine Mariví, de vingt ans sa cadette, qu’elle avait élevée comme sa propre fille. « Cet intérêt pour sa cousine grandit, franchissant peu à peu les limites de l’amour familial », racontera Mariví dans ses mémoires. Le coup fut terrible. Selon Mariví, Lucía tenta de la tuer au couteau, et cette nuit-là, un incendie se déclara dans la maison, un événement difficilement attribuable au hasard. On raconte que Lucía dut menacer son mari avec un fusil pour le contraindre à lui céder la maison et la garde des enfants. Pour subvenir aux besoins de sa famille, elle reprit son métier d’actrice, partageant son temps entre l’Italie et l’Espagne. Il ne lui accorda jamais l’annulation de leur mariage religieux.

En 1970, un scandale retentissant éclata lorsque le magazine Garbo publia des photos intimes de Mariví et Luis Miguel. En couverture, elle était allongée sur lui, tous deux en maillot de bain. Les photos étaient si explicites que le magazine fut immédiatement retiré de la vente ; l’Espagne était alors encore une dictature.

La relation entre les cousins se poursuivit pendant plusieurs années, jusqu’à ce que Mariví annonce au torero qu’elle était enceinte. Ce dernier douta de sa paternité et la chassa de chez lui. Quelques mois plus tard naquit Leo, dont elle affirma toujours qu’il était le fils de Luis Miguel. Dans les années qui suivirent, Mariví eut des liaisons avec des personnalités telles qu’Augusto Algueró, l’époux de Carmen Sevilla, et le docteur Abril, avant de succomber à un cancer en 1994.

Luis Miguel, outre ses nombreuses liaisons, entretenait une relation stable avec la Chilienne Pilía Bravo et épousa par la suite Rosario Primo de Rivera, nièce de José Antonio.

Il se retira à Marbella, devenant une figure incontournable de la jet-set locale. Il vendit son domaine, La Virgen, pour 12 milliards de pesetas peu avant sa mort en 1996. Avec lui, toute une vision du monde et de la place de chacun s’évanouit. Un homme qui incarnait les valeurs les plus autoritaires d’une époque sombre, tout en rayonnant d’un charme et d’un glamour exceptionnels. Une personnalité hors du commun, dotée d’un charisme tel que nul ne pouvait lui rester indifférent.

Lucía continua de vivre en Espagne, où elle devint la mère de Miguel Bosé, et acheva sa transformation : d’une beauté étrangère qui ne trouvait sa place ni dans la famille Dominguín, ni dans l’Espagne franquiste, elle devint l’excentrique dame aux cheveux bleus adulée du public. Des projets comme l’échec de son Musée des Anges à Turégano (Ségovie) n’étaient qu’un exemple de plus de ce mode de vie anticonformiste qui semblait l’avoir toujours caractérisée. Invitée régulière des émissions de divertissement, sa présence garantissait systématiquement les gros titres, sans parler des tristes événements qui faisaient régulièrement la une des journaux, tels que le décès de sa petite-fille Bimba, sa séparation controversée d’avec Miguel Bosé ou l’accusation d’appropriation d’un Picasso appartenant à une employée de maison. Scandales mis à part, Lucía Bosé, dont le titre de Miss l’avait sortie de la pauvreté, devint la muse de l’une des industries cinématographiques les plus prestigieuses au monde et la matriarche d’une fascinante dynastie. Dans tout cela, même dans les circonstances les plus défavorables, il a su symboliser un fantasme d’évasion et de liberté ».

 

Sources : Raquel Pineiro/Vanity Fair/23 mars 2020.

 

Datos

«Nous Deux» est un magazine populaire français hebdomadaire créé en 1947 par Cino Del Duca aux éditions Mondadori et racheté en 1992 par Reworld Media.

Le premier numéro paraît le 14 mai 1947 et le succès est au rendez-vous. Au départ bimensuel, Nous Deux devient hebdomadaire dès le numéro 5, paru le 2 juillet 1947.

Le 9 août 1950 (n° 165), Nous Deux propose à ses lecteurs son premier roman-photo intitulé « À l’aube de l’amour ». Progressivement, les romans-photos occupent une place de plus en plus grande au sein du magazine. Nous Deux devient alors le symbole du roman-photo en France.

À l’époque, Nous Deux se vend alors à 1,5 million d’exemplaires par semaine.

Le magazine parait tous les mardis.

Luis Miguel González Lucas, dit Luis Miguel Dominguín, né à Madrid  le 9 novembre 1926, mort à San Roque (province de Cadix) le 8 mai 1996, fils du matador « Domingo Dominguín ».

Débuts en public : Lisbonne en 1941.

Présentation à Madrid : 5 septembre 1943 aux côtés de «El Boni» et « Angelete ». Novillos de Sánchez Cobaleda.

Alternative : La Corogne (Espagne) 2 août 1944. Parrain, Domingo Ortega ; témoin, son frère Domingo Dominguín. Toros de Samuel Hermanos.

Confirmation d’alternative: 14 juin 1945. Parrain, « Manolete » ; témoin, Pepe Luis Vázquez. Toros d’Antonio Pérez.

Premier de l’escalafón en 1946, 1948 et 1951.

De Pablo Picasso il disait : « Picasso était passionné par les taureaux, ce qui ne veut pas dire qu’il était connaisseur. Tout est relatif évidemment. Comparé à un professionnel, il ne connaissait rien du taureau. Il ne savait pas distinguer, quand l’animal chargeait, si celui-ci donnait de la pointe ou restait court sur sa charge ».

Avec Ernest Hemingway, il fit preuve d’une arrogance encore plus grande. Lorsque l’écrivain américain se flattait d’être un connaisseur en tauromachie, Luis Miguel disait : « Ernesto, comparé aux Américains, tu t’y connais beaucoup en tauromachie. Mais comparé à un aficionado espagnol, tu n’y connais rien ».

Enfin, l’un de ses frères, Domingo, était notoirement connu pour être communiste (il avait été pendant plusieurs années membre du Parti communiste clandestin). À Franco qui lui demandait au cours d’une chasse : « Alors, Luis Miguel, vous avez un communiste dans la famille ? », il répondit : « Excellence, dans la famille, nous sommes tous communistes ».

Lucia Bosé, née Lucia Borloni le 28 janvier 1931 à Milan et morte le 23 mars 2020 à Ségovie, est une reine de beauté et actrice italienne.

Issue d’une famille modeste, fille de Domenico Bosé et Francesca Borloni, Lucia Bosé entre à 14 ans comme dactylo dans le cabinet d’un avocat. Elle devient ensuite vendeuse dans une pâtisserie. Une de ses amies envoie une photo de Lucia au comité d’un concours de beauté : elle franchit toutes les étapes jusqu’au titre de Miss Italie 1947.

Laurence Schifano, auteur de plusieurs ouvrages sur Luchino Visconti, relate en détail les débuts de Lucia :

« En entrant dans une pâtisserie de Milan – la pâtisserie Galli de la via Victor Hugo, célèbre pour ses panettones – Luchino Visconti a remarqué une petite caissière de 16 ans à la taille élancée, aux grands yeux mélancoliques, au maintien si racé qu’on la prendrait pour une Visconti. « Vous, lui a-t-il dit, vous ferez un jour du cinéma, j’en suis sûr. » Le lendemain, l’ami qui l’accompagnait revient […] : « Vous savez qui vous a parlé hier ?… Luchino Visconti… » Qui est Visconti, elle ne le sait pas, cette petite employée qui trime depuis l’âge de douze ans, qui est née dans une ferme des environs de Milan et a vécu son enfance dans la pauvreté et la peur des bombardements : « Mon univers se réduisait au comptoir d’une pâtisserie. L’évasion, pour moi, c’était la ligne 26, Monforte, Scalo, Porta Romana, Ripamonti, Porta Vigentina. Il y avait Sergio, mon premier amoureux, et l’Idroscalo. C’était tout ». Jusqu’au jour, un an plus tard, où sa photographie s’étale en première page des journaux : elle vient d’être élue Miss Italie par le jury d’un concours de beauté présidé et financé par la GiViEmme, la célèbre firme de cosmétiques des Visconti. Du jour au lendemain, elle est couverte de cadeaux, d’invitations, de propositions. Le rêve de milliers de jeunes filles se réalise pour elle : «100 000 lires pour un sourire… Un million et plus pour un beau visage… À l’époque, c’était la richesse, le succès. L’Italie, notre Italie d’alors vivait dans l’espérance du million capable de changer une vie… Sans aucun doute, c’est alors que naquit Lucia Bosé ».

Elle meurt le 23 mars 2020 à l’âge de 89 ans, victime de la pandémie de Covid-19…

Patrice Quiot