Una novela taurina : «Currito de la Cruz»… (1)

 

« Le deuxième roman d’Alejandro Pérez Lugín est d’abord paru sous forme de feuilleton dans «El Debate», le journal dans lequel il écrivait à l’époque. Publié en 154 épisodes entre le 29 juin et le 4 décembre 1921 à raison de deux épisodes par numéro, le succès du roman fut indéniable, même s’il ne fit pas l’unanimité ; on lui reprochait notamment une intrigue trop schématique et le manque d’ambition de son auteur.

Alejandro Pérez Lugín possédait une expertise indéniable pour décrire les rouages du monde taurin. En témoigne sa brillante carrière de chroniqueur taurin dans les deux premières décades des années 1900 où il collaborait à des journaux tels que «La Tribuna», «El Liberal» et «El Debate», ou dans la revue « Arte Taurino ».

A ce titre, le roman garantit l’authenticité des scènes ou descriptions du monde taurin et lui confère une valeur qui permet de mieux revivre l’époque de la rivalité entre Ricardo Torres « Bombita » et Rafael González « Machaquito » comme la rivalité qui lui a succédée entre Rafael Gómez «El Gallo» et Vicente Pastor avant l’avènement de la compétition entre José Gómez «Gallito» et Juan Belmonte.

Une première appréciation de  Currito de la Cruz  est celle de Rafael Cansinos-Assens qui définit l’œuvre comme «l’incarnation même de la tauromachie, un véritable roman-feuilleton où le héros, gamin des rues déshérité, cherche à devenir un homme dans le monde de la tauromachie et, finalement, un matador célèbre».

Du point de vue de la technique de l’œuvre, il estime que l’auteur parvient à immerger le lecteur et à le plonger « fréquemment et abondamment dans le flot des larmes », ce qui doit être compris à la fois comme une fin en soi et une réussite. Plus précisément, il nous explique que l’œuvre « possède toutes les caractéristiques essentielles de cet art populaire qui séduit toujours les masses, avides d’émotion, de larmes et de bien-être, applaudissant le spectacle de la bonté récompensée ».

Parmi les scènes du roman qui nous plongent dans l’univers de la tauromachie de l’époque, il convient de souligner celles décrivant l’atmosphère de dureté qui imprégnait ce milieu face à un public extrêmement exigeant, frôlant la férocité. Ainsi, Manuel Carmona, « dos à la barrière, sur la défensive », incapable de tuer un taureau comme il se doit, endure un déluge d’insultes et d’objets lancés contre lui. « Nombreux [les spectateurs], lassés des cris, se mirent à jeter avec colère tout ce qui leur tombait sous la main sur le malheureux torero. Une pluie torrentielle d’oranges, de coussins et de bouteilles s’abattit sur l’arène. » Cela s’explique par le fait, que dans la tauromachie, « comme dans les cercles littéraires, le péché grave du triomphe est impardonnable, et la foule qui applaudit, ivre d’enthousiasme et d’admiration, se livre, une minute plus tard, au plaisir pervers de démolir et de piétiner l’idole qu’elle vient d’élever jusqu’aux cieux ».

Tout au long du roman, la sympathie portée aux toreros comme la condamnation des mêmes s’entremêlent dans une brutalité omniprésente, comme en témoigne la blessure mortelle infligée à Romerita et la suite de la corrida: « Le taureau saisit le torero par la poitrine, le souleva haut, le visage tragiquement déformé par la douleur, le passa sur l’autre corne, le projeta en l’air, et lorsque Romerita retomba lourdement au sol, le taureau se lança à sa poursuite pour le blesser à nouveau […]. » Chavalillo venait d’abattre le taureau avec brio, et, oubliant la tragédie et le vaincu, la foule applaudit avec enthousiasme le vainqueur. Vive le survivant ! La vie est une immense arène ».

Le roman reprend de nombreuses scènes de la vie taurine ; on y découvre l’atmosphère des réunions dans les cafés, la première corrida à laquelle Currito assista, la naissance de sa passion, l’ascension et la chute du torero, l’ambiance des arènes, en particulier celles de Madrid. « Dès l’entrée, jusqu’à l’entourage du torero, ces gens sérieux étaient déjà imposants… Ces aficionados étaient tout à fait différents de ceux d’en bas, moins impressionnables, mais plus véhéments ; plus sérieux. », l’évaluation des taureaux, les fêtes flamencas, les corridas d’une intensité rare et l’incomparable ambiance sociale de la capitale. « Tout Madrid attendait cette corrida. Les billets furent vendus dès l’ouverture des guichets ».

De même sont abordées les blessures des toreros, leur convalescence, à l’hôpital comme à leur domicile. Dans Currito de la Cruz, la présence du médecin évoque la figure de Cristóbal Jiménez Encina (1866-1956) à qui Pérez Lugín dédie le roman ; oto-rhino-laryngologiste de renom, il soigne avec sollicitude Currito après la grave blessure à la gorge qu’il a reçue.

Enfin, le roman explore le désir de triomphe des toreros, la réalité de l’échec et son cortège de malheurs, la psychologie des matadors et leur style de tauromachie. De même, l’ouvrage regorge de phrases mémorables « l’immodestie caractéristique des aficionados », reflétant leurs critères et leurs opinions, leur « exclusivisme particulier» dans le déni ou l’affirmation et la prédominance de l’identité andalouse ».

A suivre…

Patrice Quiot