Paseo hugolien…
« Cadix a les palmiers ; Murcie a les oranges.
Jaén, son palais goth aux tourelles étranges.
Agreda, son couvent bâti par saint-Edmond.
Ségovie a l’autel dont on baise les marches,
Et l’aqueduc aux trois rangs d’arches
Qui lui porte un torrent pris au sommet d’un mont.
Llers a des tours ; Barcelone
Au faîte d’une colonne
Lève un phare sur la mer.
Aux rois d’Aragon fidèle,
Dans leurs vieux tombeaux,
Tudèle garde leur sceptre de fer.
Tolose a des forges sombres
Qui semblent, au sein des ombres
Des soupiraux de l’enfer.
Le poisson qui rouvrit l’œil mort du vieux Tobie
Se joue au fond du golfe où dort Fontarabie.
Alicante aux clochers mêle les minarets.
Compostelle a son saint ; Cordoue aux maisons vieilles.
A sa mosquée où l’œil se perd dans les merveilles.
Madrid a le Manzanares.
Bilbao, des flots couverte,
Jette une pelouse verte
Sur ses murs noirs et caducs.
Medina la chevalière,
Cachant sa pauvreté fière
Sous le manteau de ses ducs,
N’a rien que ses sycomores,
Car ses beaux ponts sont aux maures,
Aux romains ses aqueducs.
Valence a les clochers de ses trois cents églises.
L’austère Alcantara livre au souffle des brises.
Les drapeaux turcs pendus en foule à ses piliers ;
Salamanque en riant s’assied sur trois collines,
S’endort au son des mandolines
Et s’éveille en sursaut aux cris des écoliers.
Tortose est chère à Saint-Pierre.
Le marbre est comme la pierre
Dans la riche Puycerda.
De sa bastille octogone
Tuy se vante et Tarragone
De ses murs qu’un roi fonda.
Le Douro coule à Zamore.
Tolède a l’alcazar maure.
Séville a la giralda.
Burgos de son chapitre étale la richesse.
Peñaflor est marquise et Girone est duchesse.
Bivar est une nonne aux sévères atours.
Toujours prête au combat, la sombre Pampelune,
Avant de s’endormir aux rayons de la lune,
Ferme sa ceinture de tours.
Toutes ces villes d’Espagne
S’épandent dans la campagne
Ou hérissent la sierra.
Toutes ont des citadelles
Dont sous des mains infidèles
Aucun beffroi ne vibra ;
Toutes sur leurs cathédrales
Ont des clochers en spirales ;
Mais Grenade a l’Alhambra….. »
« Les Orientales ».
Datos
La place que l’Espagne occupe dans son œuvre et dans sa vie est sans commune mesure avec le temps réel qu’il y a passé. Il vécut dix mois à Madrid entre 1811 et 1812 et, en 1843, il y fit un second voyage avec Juliette Drouet, voyage qui s’acheva tragiquement, puisque c’est sur la route du retour qu’il apprit brutalement la mort de sa fille Léopoldine. Surgie du plus secret de son enfance, l’Espagne irradie toute l’œuvre de Victor Hugo. Elle est l’un des creusets de la mythologie hugolienne.
» Beau pays dont la langue est faite pour ma voix…
Bords où mes pas enfants suivaient Napoléon
Fortes villes du Cid ! Ô Valence, ô León
Castille, Aragon, mes Espagnes «
( » Feuilles d’automne « )
Patrice Quiot
