Juancho… (1)
« C’était un homme de vingt-cinq à vingt-huit ans. Son teint basané, ses yeux de jais, ses cheveux crépus démontraient son origine andalouse. Il devait être de Séville, cette prunelle noire de la terre, cette patrie naturelle des vaillants garçons, des bien plantés, des bien campés, des gratteurs de guitare, des dompteurs de chevaux, des piqueurs de taureaux, des joueurs de navaja, de ceux du bras de fer et de la main irritée. Il eût été difficile de voir un corps plus robuste et des membres mieux découplés. Sa force s’arrêtait juste au point où elle serait devenue de la pesanteur. Il était aussi bien taillé pour la lutte que pour la course, et, si l’on pouvait supposer à la nature l’intention expresse de faire des toreros, elle n’avait jamais aussi bien réussi qu’en modelant cet Hercule aux proportions déliées. Par son manteau entrebâillé, on voyait pétiller dans l’ombre quelques paillettes de sa veste incarnat et argent, et le chaton de la sortija qui retenait les bouts de sa cravate ; la pierre de cet anneau était d’une assez grande valeur, et montrait, comme tout le reste du costume, que le possesseur appartenait à l’aristocratie de sa profession. Son mono de rubans neufs, lié à la petite mèche de cheveux réservée exprès, s’épanouissait derrière sa nuque en touffe opulente ; sa montera, du plus beau noir, disparaissait sous des agréments de soie de même couleur, et se nouait sous son menton par des jugulaires qui n’avaient jamais servi ; ses escarpins, d’une petitesse extraordinaire, auraient fait honneur au plus habile cordonnier de Paris, et eussent pu servir de chaussons à une danseuse de l’Opéra. Cependant Juancho, tel était son nom, n’avait pas l’air ouvert et franc qui convient à un beau garçon bien habillé et qui va tout à l’heure se faire applaudir par les femmes : l’appréhension de la lutte prochaine troublait-elle sa sérénité ? Les périls que courent les combattants dans l’arène, et qui sont beaucoup moins grands qu’on ne pense, ne devaient avoir rien de bien inquiétant pour un gaillard découplé comme Juancho. Avait-il vu en rêve un taureau infernal portant sur des cornes d’acier rougi un matador embroché ? Rien de tout cela ! Telle était l’attitude habituelle de Juancho, surtout depuis un an ; et sans qu’il fût précisément en état d’hostilité avec ses camarades, il n’existait pas entre eux et lui cette familiarité insouciante et joviale de gens qui courent ensemble les mêmes chances ; il ne repoussait pas les avances, mais il n’en faisait aucune, et, quoique Andalou, il était volontiers taciturne. Cependant quelquefois il semblait vouloir se dérober à sa mélancolie, et se livrait aux élans désordonnés d’une joie factice. Il buvait outre mesure, lui si sobre ordinairement, faisait du vacarme dans les cabarets, dansait des cachuchas endiablées, et finissait par des querelles absurdes où le couteau ne tardait pas à briller ; puis, l’accès passé, il retombait dans sa taciturnité et dans sa rêverie. Diverses conversations se tenaient simultanément parmi les groupes : on parlait d’amour, de politique et surtout de taureaux. « Que pense Votre Grâce, disait, avec ces belles formules cérémonieuses de la langue espagnole, un torero à un autre, du taureau noir de Mazpule ? A-t-il la vue basse, comme le prétend Arjona ? Il est myope d’un œil et presbyte de l’autre ; il ne faut pas s’y fier. Et le taureau de Lizaso, vous savez, celui de couleur pie, de quel côté pensez-vous qu’il donne le coup de corne ? Je ne saurais le dire, je ne l’ai pas vu à l’œuvre ; quel est votre avis, Juancho ? Du côté droit, répondit celui-ci comme réveillé d’un rêve et sans jeter les yeux sur le jeune homme arrêté devant lui. Pourquoi ? Par ce qu’il remue incessamment l’oreille droite, ce qui est un signe presque infaillible. » Cela dit, Juancho porta à ses lèvres le reste de son papelito, qui s’évanouit en une pincée de cendres blanches.»
A suivre…
Patrice Quiot
