Juancho… (2)
« L’heure fixée pour l’ouverture de la course approchait ; tous les toreros, à l’exception de Juancho, s’étaient levés ; la conversation languissait et l’on entendait les coups sourds de la lance des picadores s’exerçant contre le mur dans une cour intérieure, pour se faire la main et étudier leurs chevaux. Ceux qui n’avaient pas fini leurs cigarettes les jetèrent ; les chulos arrangèrent avec coquetterie sur leur avant-bras les plis de leurs capes de couleurs éclatantes et se mirent en rang. Le silence régnait, car c’est un moment toujours un peu solennel que celui de l’entrée dans la place, et qui rend les plus rieurs pensifs. Juancho se leva enfin, jeta son manteau qui s’affaissa sur le banc, prit son épée et sa muleta, et alla se mêler au groupe bigarré. Tout nuage s’était envolé de son front. Ses yeux brillaient, sa narine dilatée aspirait l’air fortement. Une singulière expression d’audace animait ses traits ennoblis. Il se carrait et cambrait comme pour se préparer à la lutte. Son talon s’appuyait énergiquement à terre, et, sous les mailles de soie, les nerfs de son cou-de-pied tressaillaient comme les cordes au manche d’une guitare. Il faisait jouer ses ressorts, et s’en assurait au moment de s’en servir ainsi qu’un soldat fait jouer avant la bataille son épée dans le fourreau. C’était vraiment un admirable garçon que Juancho, et son costume faisait merveilleusement ressortir ses avantages : une large faja de soie rouge sanglait sa taille fine ; les broderies d’argent qui ruisselaient le long de sa veste formaient au collet, aux manches, aux poches, aux parements, comme des endroits stagnants où l’arabesque redoublait ses complications et s’épaississait de façon à faire disparaître l’étoffe. Ce n’était plus une veste incarnadine brodée d’argent, mais une veste d’argent brodée d’incarnadin. Aux épaules papillotaient tant de torsades, de globules de filigrane, de nœuds et d’ornements de toute sorte, que les bras semblaient jaillir de deux couronnes défoncées. La culotte de satin, enjolivée de soutaches et de paillons sur les coutures, pressait, sans les gêner, des muscles de fer et des formes d’une élégance robuste. Ce costume était le chef-d’œuvre de Zapata de Grenade, Zapata, ce Cardillac des habits de majo, qui pleure toutes les fois qu’il vous rapporte un habit, et vous offre pour le ravoir plus d’argent qu’il ne vous en a demandé pour le faire. Les connaisseurs ne croyaient pas l’estimer trop cher au prix de dix mille réaux. Porté par Juancho, il en valait vingt mille ! La dernière fanfare avait résonné ; l’arène était vide de chiens et de muchachos. C’était le moment. Les picadores, rabaissant sur l’œil droit de leur monture le mouchoir qui doit les empêcher de voir arriver le taureau, se joignaient au cortège, et la troupe déboucha en bon ordre dans la place. Un murmure d’admiration accueillit Juancho quand il vint s’agenouiller devant la loge de la reine ; il plia le genou de si bonne grâce, d’un air à la fois si humble et si fier, et se releva si moelleusement, sans effort ni saccade, que les vieux aficionados eux-mêmes dirent : « Ni Pepe Illo, ni Romero, ni José Candido, ne s’en fussent mieux acquittés ».
«Militona» (1847)
Théophile Gautier (1811/1872)
Datos
Militona est un roman de Théophile Gautier paru en feuilleton dans La Presse du 1er au 16 janvier 1847, puis en volume chez Desessart la même année.
À Madrid, don Andrés de Salcedo doit bientôt épouser doña Feliciana de los Ríos, mais aux arènes de Madrid, il croise le regard de Militona, une jeune manola. Ce qui déplaît fortement à Juancho le torero…
Entre mai et octobre 1840, Théophile Gautier parcourt l’Espagne en compagnie du collectionneur Eugène Piot. Au programme: le Pays Basque, Burgos, Valladolid, Madrid, Tolède, puis les grandes villes d’Andalousie avant un retour en France par Gibraltar et Barcelone.
Le clinquant des costumes populaires, le frisson des corridas, les curiosités locales, voilà ce que recherche Gautier en tant qu’écrivain et critique d’art : « Un voyage en Espagne est encore une entreprise périlleuse et romanesque ; il faut payer de sa personne, avoir du courage, de la patience et de la force ; l’on risque sa peau à chaque pas ; les privations de tous genres, l’absence des choses les plus indispensables à la vie, le danger de routes vraiment impraticables pour tout autre que des muletiers andalous, une chaleur infernale, un soleil à fendre le crâne, sont les moindres inconvénients ; vous avez en outre les factieux, les voleurs et les hôteliers, gens de sac et de corde, dont la probité se règle sur le nombre de carabines que vous portez avec vous. Le péril vous entoure, vous suit, vous devance ; vous n’entendez chuchoter autour de vous que des histoires terribles et mystérieuses… »
Patrice Quiot

