Jeudi 19 mai 1994 : Six Victorino Martín pour un metteur en scène, un Français et un acrobate…

 

« Une histoire pleine de bruit et de fureur, racontée par un idiot. » (Macbeth/Acte V/Scène 5).

Il y a exactement 11688 jours, soit 32 ans, ce «papier» mien parut je ne sais où, mais sûrement pas dans le «Frankfurter Allgemeine Zeitung » !

Aujourd’hui, Luis Francisco Esplá ouvrira la Feria de Pentecôte dont il a composé l’affiche officielle après avoir publié, il y a deux mois, «Toro», échange de correspondance avec Jacques Durand.

Ce ne sont pourtant pas ses qualités de peintre ou d’écrivain que j’irai voir en ce premier jour de l’une des plus grandes férias du monde. Ce que j’espère du torero d’Alicante est qu’il me fasse redécouvrir dans l’arène le talent de metteur en scène que j’affectionne en lui, en le doublant d’un quelque chose de plus.

Quand je parle de metteur en scène, je n’évoque pas sa gestuelle en piste, le luxe travaillé du costume ou l’originalité de la couleur de ses capes car ces détails relèvent d’une démarche d’acteur. Quand je parle de metteur en scène, je fais référence à la capacité presque unique d’Esplá à organiser, à structurer, à réduire l’espace du ruedo en autant de lieux où il va s’ancrer pour jouer un scénario dans lequel il sera torero.

Ce quadrillage millimétré du positionnement, ces déplacements parfaits d’exécution, ces schémas géométriques où pas grand-chose n’est laissé au hasard deviennent magnifiques quand ils permettent de tisser en une émotion les fils détendus de la charge du toro.

Car la mise en scène ne peut être une fin en soi. En Avignon, Vilar n’aurait pas existé sans Shakespeare, Maria Casares ou Gérard Philippe et, à Nîmes, ce jeudi 19 mai, Luis Francisco devra ajouter à une forme parfaite un supplément d’âme.

Parce qu’ici, outre la facilité d’exécution, le public aime la grâce et pour répondre à cette exigence, la muleta de Luis Francisco devra avoir ce doigté, ce léger, ce volatil qui débordent la raison et allument l’étincelle qui met le feu au cœur.

Ce sera le premier défi de cette journée, où, face à l’intelligence sèche d’un intellectuel, il y aura en piste deux toros, deux purs Albaserrada, où face à la précision d’un architecte on découvrira une férocité grise, où face à l’arithmétique humaine surgira le désordre de l’intempérance animale.

Mais si Esplá connait Nîmes et ses penchants, si Esplá connait les Victorino, Nîmes aussi connait Luis Francisco et se souvient qu’en 1981, un après-midi de San Isidro, après avoir formidablement banderillé et toréé son deuxième adversaire, Esplá avait dans un rare geste d’abandon accroché sa cravate verte à la corne gauche du Victorino.

C’est cette délicatesse au goût de piment que nous aimerions retrouver en bouche.

Denis Loré n’a jamais accroché de cravate verte à la corne d’un Victorino à Madrid. D’abord, parce qu’il n’y est jamais allé en tant que matador de toros et ensuite parce qu’en ce jeudi, il rencontrera cet élevage pour la deuxième fois de sa vie.

Sa vie, simple, est contenue entre les arènes de Nîmes et le quartier où il habite entre la route de St Gilles et celle d’Arles. Comme tous ceux qui ont choisi d’exercer le magnifique métier qui est le sien, depuis l’âge de treize ans, le cheminement de Loré, fut une ascèse. Peu de sorties, peu de copains avec en permanence les toros dans la tête. En récompense de cette abnégation, beaucoup de désillusions et quelques moments de bonheur, ici, dans sa ville : Une Cape d’Or en 1988, trois oreilles coupées en 1989 aux novillos d’Ortigao Costa, un triomphe le 24 septembre de la même année devant les novillos de Marca et 15000 personnes, l’alternative en juin 1990 avec encore les Marca, Emilio Muñoz et Fernando Lozano et puis d’autres corridas dans ces arènes somptueuses dont une de Victorino en 1992 avec Luis Francisco et Victor et ce détestable sixième, enfin, la dernière aux Vendanges de 1993, remplaçant César Rincón avec cette si mauvaise course de Manolo González.

Denis Loré est un homme doux. Il garde en lui ce côté triste que donne souvent la loi naturelle d’une enfance humble et rêve de devenir figura du toreo, vedette de la tauromachie. Quand on le voit toréer, on sait que si la chance l’aide un tout petit peu, il le sera.

Cette chance ne l’a pas beaucoup servi l’année dernière quand l’incident malheureux de St Sever – erreur plus de désespoir que de jeunesse – l’a empêché de toréer pendant presque toute la saison. Aussi, son défi d’aujourd’hui est moins compliqué que celui de ses compagnons de cartel. Il doit triompher et reconquérir le cœur d’un public qui cherche encore à qui donner l’affection qu’il portait à Christian Montcouquiol.

Le challenge de Denis sera là et il n’est pas facile ; non seulement il devra être bien techniquement, esthétiquement, mais il lui faudra aussi convaincre, séduire, enflammer tout un peuple. Il sera le seul matador de toros français à se produire en cette Féria et, à l’heure du paseo, il portera la lourdeur de cette responsabilité.

Mais j’ai confiance en Denis ; il a le cœur immense, l’allure belle et le geste élégant. Il a surtout en lui, secrète, forte, bouillante, la « rabia », la rage, l’envie folle de se retrouver, de « cuajar », de dominer un toro. Ce toro de Victorino si compliqué à comprendre, mais qui quelquefois, par la magie du toreo, se laisse réduire et transmet alors l’émotion qui réconcilie le monde entier avec celui sublime de la corrida.

Ce jeudi, Denis Loré affrontera le deuxième et le cinquième Victorino. Quand celui-ci sera emporté par l’arrastre, la vie de Denis aura peut-être changé et ses yeux auront retrouvé un peu de calme…

Patrice Quiot