Sanlúcar de Barrameda : le temple d’Aguado…
Les arènes de Sanlúcar étaient pleines à craquer ce dimanche, le « no hay billetes » était affiché et le spectacle fut plus qu’à la hauteur.
Les six toros d’El Torero auraient tous pu sortir dans une place de seconde, voire même de première. Braves au cheval, deux revinrent allégrement au châtiment, le quatrième de vuelta al ruedo et le sixième aurait largement mérité cet honneur. Tous ont donné du jeu, excepté le premier ignoré par Talavante.
Talavante : silence et deux oreilles.
Roca Rey : oreille et deux oreilles.
Aguado : deux oreilles et deux oreilles.
S’il n’y avait qu’une chose à retenir de cette grande corrida, ce serait l’immense leçon de temple donnée par Pablo Aguado. A son premier qu’il fit piquer deux fois, il donna une faena toute en douceur dans ce registre sévillan qui lui est propre. On retrouvait ce Pablo Aguado qui nous avait enchanté il y a quelques années à Séville. La muleta plane malgré le vent dirigeait le toro dans une douceur parfaite. À chaque passe on sentait le triomphe venir, les tendidos se levaient pour saluer l’œuvre. Au moment de la suerte suprême, nous retenions notre souffle et les mauvais souvenirs de Madrid rodaient. Le pinchazo après une entrée parfaite fit monter un long soupir, mais l’estoconazo qui suivit leva le doute. Aguado retrouvait le sitio et les deux oreilles tombaient logiquement.
On pensait avoir tout vu, mais rien n’en fut. Le sixième sortit fort et lui aussi reçut deux grandes piques en poussant fort. Muleta en main, Pablo Aguado commence faena avec détermination et beaucoup de goût, bien décidé à ne rien lâcher. La banda de música entame la Concha Flamenca et le miracle surgit, un ballet parfait entre toro et torero dans le rythme de la musique. Un extraño oblige Pablo à rompre, la musique s’arrête et le maestro se retourne vers l’orchestre, reprenez, « no pasa nada » et le bal reprend jusqu’à la dernière série. Aguado se recule, cite à dix mètres, le toro entre au galop dans la muleta pour ressortir au ralenti d’un des plus beaux derechazos qu’il m’ait été donné de voir. Pablo Aguado venait d’exécuter ce que beaucoup d’entre nous avons lu, la définition parfaite du temple selon Belmonte. Un toro qui en fin de faena galopait encore et que l’artiste canalise dans la perfection de la domination. Après cela et une bonne estocade, deux nouvelles oreilles ne pouvaient que tomber. Il est seulement dommage que le public n’ait pas aussi demandé la vuelta al ruedo de ce grand toro.
Après cela, il faut bien parler des deux autres qui furent loin de démériter. Talavante a refusé de voir son premier adversaire qui lui a certainement paru trop fatigant à convaincre. Les deux oreilles d’Aguado ont certainement contribué à la sortir de sa torpeur devant l’excellent quatrième auquel il servit une faena de catégorie terminée d’une bonne épée. L’interprétation de « Nerva » applaudie debout par le public au changement d’épée n’est certainement pas pour rien dans le triomphe d’Alejandro qui ouvrait la grande porte.
Roca Rey, quant à lui, sut aussi tirer son épingle du jeu. Un peu fade à son premier qu’il toréa tout du long sur le voyage sans grande émotion, il sut se monter à son second lui aussi de grande qualité. Il servit son toreo, celui que le public vient voir, les cornes au raz de la taleguilla dans ce toreo de proximité dans lequel il excelle et qui plaît tant aux foules.
En conclusion, cette feria de la Manzanilla qui avait fort mal commencéavec la novillada de samedi sur laquelle je me refuse de m’étendre, se termine en apothéose, espérant que la corrida plus torista du mois d’août tiendra elle aussi ses promesses, mais on peut faire confiance à Carmelo García, le grand ordonnateur du Coso del Pino…
Jean Dupin



