Bernard Marsella, l’homme qui fit d’Istres une place forte de la tauromachie…
Maurice Achard écrivait que l’on accomplit souvent son destin par hasard. Bernard Carbuccia, plus connu dans les arènes sous le nom de Bernard Marsella, semble avoir fait de cette maxime le fil conducteur de son existence.
Rien ne prédestinait ce jeune Marseillais à embrasser une carrière taurine. Venu rendre visite à sa tante à Caissargues, près de Nîmes, il remarque un jour un groupe de jeunes gens s’exerçant dans les arènes locales. Intrigué, il s’assoit sur les gradins. Puis il descend dans la piste. Quelques gestes, quelques essais, et le virus de la tauromachie ne le quittera plus.
Il appartient à cette génération d’autodidactes qui précède l’essor des écoles taurines françaises. Aux côtés de Denis Loré, Christophe Arnaud, Villanueva ou encore Meca, il forge son expérience sur le terrain. Il débute en public en 1984 à Saint-Laurent-d’Aigouze. Un an plus tard, une grave blessure à Arles — bras, épaule et poignet fracturés — interrompt brutalement son ascension.
Première novillada avec Christophe Arnaud et Denis Loré
Loin de renoncer, il repart au combat. En 1986, Christian Lesur lui ouvre les portes de l’Espagne en l’emmenant à Ondara, dans la province d’Alicante. Le matador Chinito l’accompagne dans ses premiers pas ibériques. Un concours de circonstances va ensuite bouleverser sa trajectoire. À Arles, lors d’une exposition organisée par la société La Muleta, il rencontre le peintre catalan Domingo Fernández Gonzalo. Une amitié naît. Le peintre le recommande alors à José Valverde Mascuñán, ancien novillero et matador de toros (alternative à Ibiza le 24 septembre 1973) devenu homme d’affaires en Catalogne. Il apodère son fils Marco et plus tard Manolo Montoya (qui gracia le fameux toro Peleón, de Guardiola, à Nîmes 1991)
Les deux hommes ne se connaissent pas. Valverde n’a jamais vu toréer le Français. Peu importe. Convaincu par les recommandations de son ami, il lui propose un contrat de cinq ans et s’engage à lui assurer au minimum douze novilladas piquées en 1988. Pour les affiches, Bernard Carbuccia devient « Bernard Marsella », un hommage évident à sa ville natale. Un contrat lie les deux hommes ou il est bien stipulé que : « L’argent investi sur Bernard Marsella sera rendu sous forme de justificatifs, le jour où Marsella sera reconnu comme figura del toreo ». Dans ce milieu, il vaut mieux se protéger…
La promesse est largement tenue. En 1988, puis en 1989, il parcourt les plazas de la Costa Brava, de Valence, de Madrid et de Barcelone. Les engagements s’enchaînent à un rythme soutenu. Au total, il cumule soixante-quinze paseos, dont plusieurs dans les arènes les plus exigeantes du circuit espagnol. À cette époque, la novillada connaît un véritable âge d’or et les opportunités abondent pour les jeunes toreros capables de s’imposer.
Sa despedida de novillero a lieu à Beaucaire face à des Miura. Quelques mois plus tard, le 14 août 1990 (au lendemain de l’irréversible blessure de Julio Robles), il reçoit l’alternative dans les arènes de Béziers. Le taureau de la cérémonie, Vencedor, appartient à l’élevage Murteira Grave. José Antonio Campuzano est son parrain, Rafi de la Viña son témoin. Bernard Carbuccia entre alors dans l’histoire : premier Corse à devenir matador de toros, premier Français à recevoir l’alternative à Béziers, premier Marseillais également.
Mais l’alternative n’est pas une arrivée, seulement un commencement. Les contrats se raréfient. Malgré quelques apparitions marquantes à Nîmes ou à Arles, les perspectives se réduisent. Sa dernière corrida formelle se déroule le 15 août 1992 dans les arènes arlésiennes en compagnie de Meca et Galindo face à des Domingo Hernández qui foule le sable d’une arène française pour la première fois.
Comme beaucoup de toreros confrontés à cette réalité, il doit réinventer son avenir. Il prend la présidence du Syndicat des toreros français pendant deux ans et accompagne plusieurs jeunes espoirs, parmi lesquels Marc Serrano, Diamante Negro ou Michael Paz.
Parallèlement, il entame une carrière dans le commerce. Avec son père, il fonde une entreprise spécialisée dans la distribution automatique de café. Cette activité va provoquer une nouvelle rencontre décisive. En intervenant à l’AFPA d’Istres, il fait la connaissance de Jean-Louis Requena, proche collaborateur du maire François Bernardini (et ancien directeur de cabinet de Bousquet à la mairie de Nîmes). Le courant passe. Bernard Carbuccia découvre alors une ville ambitieuse, dotée d’arènes flambant neuves mais encore en quête d’identité taurine.
En 2001, il rejoint l’Office de tourisme d’Istres. Durant plusieurs années, il sert d’interface entre les collectivités, les prestataires et le tissu associatif local. Son objectif est clair : démontrer qu’Istres peut devenir autre chose qu’une simple étape estivale du calendrier taurin.
La consécration arrive en 2007 lorsqu’il prend la direction des arènes du Palio. Sa mission est simple sur le papier, mais ambitieuse dans les faits : créer une véritable féria. Dès la première édition, le succès est au rendez-vous. Le public répond présent, les arènes se remplissent, la presse salue une organisation irréprochable et une politique de promotion efficace.
Le véritable tournant intervient en 2009. Bernard Marsella frappe fort en réunissant les taureaux de Miura et Sébastien Castella, alors au sommet de sa popularité. Les gradins se remplissent et Istres commence à se faire un nom dans le paysage taurin.
Mais l’homme affectionne surtout les paris audacieux.
En 2014, il réussit ce que beaucoup croyaient impossible : faire revenir Joselito en habit de lumière. L’idée naît presque par jeu, au détour d’une conversation nocturne et entre les voluptes des cigares. Un trio d’habaneros assis à la table : Morante de la Puebla, Joselito et Bernard Marsella. Morante ce soir-là, après un triomphe d’une course de Joselito, titille le madrilène et l’invite à faire le paseo ici, à Istres avec lui. Quelques mois plus tard, malgré les tentatives de récupération d’empresarios de plazas plus prestigieuses, l’ancien maestro tient parole. Son retour se fera à Istres et il sera en compagnie de Morante pour conférer l’alternative à Cayetano Ortiz. L’événement marque durablement les mémoires et offre aux arènes du Palio une visibilité internationale.
Deux ans plus tard, nouveau coup d’éclat. Enrique Ponce accepte une encerrona imaginée comme un spectacle total mêlant tauromachie et univers musical. Malgré un mistral violent qui perturbe la corrida, le maestro valencien transforme l’après-midi en moment d’exception. La corrida de Ponce en smoking reste gravée dans les mémoires. La presse débat, les puristes s’interrogent, mais le public adhère. Istres atteint alors l’apogée de sa notoriété.
Au fil des années, la féria s’impose comme un rendez-vous incontournable. En Espagne, certains la surnomment même « L’Olivenza Française ». Des centaines d’aficionados franchissent la frontière pour assister à une programmation devenue synonyme d’originalité et d’audace. On ne calcule plus les grands événements : Espartaco, Mendoza à cheval, Ponce avec les Adolfo Martin, la présentation en piquée devant la télé espagnole de Marco Pérez… et cette année la présence de Rincón.
Cette réussite porte largement l’empreinte de Bernard Marsella. Employé municipal de statut, il agit pourtant comme un véritable entrepreneur de la tauromachie. Il fédère les partenaires, parcourt les clubs taurins, vend les spectacles et imagine sans cesse de nouveaux projets. Là où d’autres privilégient la routine, lui recherche l’événement capable de surprendre. Sa relation avec les partenaires lui permet de vendre plus d’un tiers de la capacité des arènes bien avant l’ouverture officielle des guichets, ce qui n’est pas rien.
Aujourd’hui, un nouveau cycle politique s’ouvre à Istres. Le changement de majorité municipale pourrait modifier les orientations futures. Une fois la féria 2026 achevée, Bernard Marsella retrouvera Nîmes, sa ville de cœur.
À ceux qui l’ont vu débuter dans les quartiers populaires de Marseille avant de bâtir l’une des férias les plus respectées du sud de la France, ce départ n’apparaît pas comme une fin. Simplement comme un nouveau chapitre dans la vie d’un homme qui, depuis toujours, sait se relever et avancer, il n’est pas né dans le quartier marseillais de Saint Lazare pour rien…
Jean-Charles Roux





