Et après vint l’abject… (1)

 

Le 7 mai 1922, lors de la corrida donnée dans la plaza de la carretera de Aragón à Madrid, le toro «Pocapena» du duc de Veragua transperce le visage de Manuel Granero ; la corne pénétrant dans l’œil droit et faisant éclater la boite crânienne, la mort est immédiate.

La biographie de José Luis Cantos Torres consacrée au matador Manuel Granero Valls raconte comment, après qu’en 1914 le garçon de douze ans se soit jeté d’espontaneo dans les arènes, son oncle, Francisco Juliá Chuliá, l’obligea à rédiger un document dans lequel il jurait de ne plus jamais recommencer : «Je donne ma parole solennelle, considérant ce qui s’est passé aujourd’hui (et qui ne se reproduira plus jamais), de suivre tous les conseils que mon oncle Paco pourra me donner. […] Cette passion irresponsable […] est le chemin le plus facile qui puisse mener à la ruine d’un homme. Je me consacrerai, avec tout mon enthousiasme et toute ma bonne volonté, à étudier et à travailler.»

La biographie de José Luis Cantos Torres raconte qu’un an plus tard, Manolito se retrouva une fois de plus dans une arène et son oncle décida de changer d’approche : donner à son neveu l’occasion de se produire devant des toros jusqu’à ce que le garçon réalise qu’il n’irait pas bien loin en tant que torero. Ce qui ne fut pas le cas. Car, dès juillet 1917, Manolito avait déjà connu suffisamment de succès pour que son oncle décide de l’emmener de Valence à Salamanque où les occasions de se confronter à des toreros talentueux étaient plus nombreuses. Francisco obtint également quelques contrats locaux jusqu’à ce que, après un festival à Valladolid, il soit convenu que l’entreprise Pedro Sánchez González Paños deviendrait l’agent du jeune homme, le rôle de Paco évoluant pour se concentrer sur les questions administratives.

La biographie de José Luis Cantos Torres rappelle que Granero prit l’alternative à une époque où une grande partie du public espagnol était encore traumatisée par la mort en mai 1920 de Joselito El Gallo. On cherchait un successeur au Sevillano et, à la fin de la temporada 1920 (qui, pour Granero, se soldait avec 31 novilladas et huit corridas, ses gains ayant presque doublé, passant de 3 500 à 6 500 pesetas après son alternative), Manuel était le torero en qui tous les espoirs reposaient. Elle raconte que la saison suivante, la progression de Granero se poursuivit, avec des après-midis réussis à Barcelone, Bilbao, Jerez, Valence, Plasencia, Albacete, Utiel, Salamanque, Madrid et Saragosse, ainsi qu’une fin de saison en apothéose à Valence où il coupa quatre oreilles et une queue. En 1922, Paños percevait 9 000 pesetas par corrida pour le compte de Granero (à titre de comparaison, Joselito gagnait plus de 10 000 pesetas par corrida au moment de sa mort) comme elle raconte qu’au début de l’année, Paños affirmait avoir déjà conclu des contrats d’une valeur de 1,5 million de pesetas (une augmentation substantielle par rapport à 1921, qui avait rapporté 600 000 pesetas au total), pour les prestations de Granero en Espagne et au Mexique durant cette saison. Mais Manuel n’alla jamais au Mexique ; il fut mortellement encorné par « Pocapena » lors de sa treizième corrida de la saison.

Le mois précédent, le Valencien avait fêté ses vingt ans…

A suivre…

Patrice Quiot