Jean, Ferdinand, Georges C… (2)

 

J’eus l’immense privilège de rencontrer cet homme au milieu des années septante et de peaufiner à son contact l’économie qui le gouvernait et qui n’était qu’une pâle copie de ce qui se faisait naturellement dans ce drôle de monde où de drôles de gens s’habillent de lumières pour affronter de drôles de bêtes.

Une relation épisodique entre JC s’établit ainsi pendant assez longtemps dans un consensus mou autour de concepts encore plus mous et qui ne mangeaient pas vraiment de pain dur jusqu’au moment où, au début des eighties, quelques amis et moi décidèrent de passer à l’action pour inclure Lucien Orlewski «Chinito» dans un cartel de féria et, à ce titre, être obligé de fréquenter d’une façon plus intime le Jeannot qui avait alors la charge de gérer les intérêts du matador de la rue Dorée pour secouer intempestivement le cocotier Simon.

La lutte fut ardente et noire comme écrivait Victor le barbu né en 1802 dans la ville de Besançon, mais à force de moult cautèle, nous arrivâmes à nos fins et Simon accéda à notre requête. Il mit cependant une condition rédhibitoire à la mise au cartel du «Chino» : il imposa que le Jeannot sorte du champ de lice taurin et à jamais de sa vue. Cette exigence monarchique ne sembla pas affecter outre mesure Jeannot qui rendit son tablier de manager que j’enfilai plus mal que bien à sa place. C’est sur ces bases diplomatiques qu’au début avril sortirent les carteles de Pentecôte et Simon tenant son engagement, Lucien fut programmé le dimanche 30 mai 1982 avec un lot de Bohórquez, compartiendo cartel con Ruiz Miguel et Espartaco.

Aussi ce dimanche trente mai, 2R le mozo et moi étions en train de déjeuner à la terrasse du «Cheval Blanc» où descendait le torero, quand, à l’heure du café, apparut Jeannot, toujours aussi délicieusement habillé et avec sa moustache de phoque. Il tenait à nous saluer et à nous souhaiter bonne chance, ce dont nous le remerciâmes avant qu’il nous demande s’il ne pourrait pas bénéficier d’un petit callejon… Malgré notre rappel du contexte particulier et de sa situation encore plus particulière de tricard grave auprès de l’empresa, il se permit d’insister lourdement et à un point tel que pour éviter toute discussion stérile et inopportune et surtout pour se débarrasser de ce quelqu’un dont la présence à ce moment-là était tout à fait incongrue, j’accédai à sa requête et par couardise lui refilai le sésame.

Il était 17h12 quand la chose se produisit.

Tandis que 2R organisait capotes et muletas, j’allai voir le torero qui, au patio de caballos, attendait que s’avancent les chevaux des alguaciles ouvrant le paseo. Me dirigeant vers l’endroit, je croisai Simon qui en revenait ; il me salua d’un signe de tête, me croisa et après m’avoir calculé de la tête aux pieds, m’interpella suffisamment fort pour que tout le monde l’entende d’un : « Patrice, tu as fait tomber quelque chose ! ».

Ne voyant rien au sol, je lui demandai simplement ce à quoi il faisait allusion ; ce à quoi il me répondit tout aussi simplement : « Ton honneur ! ».

Susto grave.

Il n’avait pas tort Simon ; il avait même entièrement raison de me rappeler ainsi ostensiblement ce qui dans les toros se fait et surtout ce qui ne se fait pas et je ne lui en ai jamais voulu de cette humiliante saillie.

Je n’ai pas mis JC au courant de la chose et l’ai peu revu depuis ; je crois savoir qu’à un moment, il portait un catogan, avait divorcé de Ginou, quitté Nîmes, s’était installé dans l’Aveyron pour y élever des chevaux, avait épousé une marocaine et viré intégriste religieux…

Il était ce qu’il était, mais, avec d’autres, il faisait partie d’une époque autre.

Jean Ferdinand Georges Cantier, né le 22 novembre 1942 à Nîmes, est décédé le 12 juillet 2025 à Villefranche de Rouergue ; il est enterré au cimetière Ste Baudile à Nîmes, pas loin de la tombe de Christian Montcouquiol.

Patrice Quiot