Pépite en cuanto a Félix…

 

«… La veille de la course où devait alterner pour la première fois à Madrid ce vaillant diestro français, je me mis à sa recherche pour lui demander un interview. Je me doutais bien que je n’aurais pas affaire à un homme sobre de paroles et plus sobre encore de courtoisie, comme la plupart des toreros d’ici, lesquels, enorgueillis par les applaudissements, traitent avec dédain ceux-là même à qui ils doivent une grande partie de leur renommée. 

Au-delà des Pyrénées, la bonne éducation et l’affabilité sont beaucoup plus répandues qu’en deçà ; aussi m’attendais-je à être bien reçu malgré qu’il s’agit d’un torero unique en son pays, circonstances qui lui donnent le droit d’être plus fier que le meilleur de notre territoire où ils abondent.

En effet, je ne m’étais pas trompé ; au contraire, j’eus l’agréable surprise de voir que la réalité, loin de détruire mes espérances, était plus favorable encore que je ne l’avais imaginée. Félix Robert, avec son allure de matador de toros, sa crânerie et sa richesse de diestro espagnol, est un homme bien élevé, courtois, affable et plein de déférence. J’ai dit sa crânerie espagnole parce que, allant à sa rencontre et l’ayant croisé dans la rue, je doutai longtemps avant de me convaincre que l’homme qui portait avec une élégance si naturelle le pantalon montant, la veste courte et le sombrero cordouan pouvait être l’étranger que je cherchais. Et j’aurais continué mon chemin persuadé que ce n’était pas lui, si je n’avais remarqué un caballero qui l’accompagnait et qui m’offrit le parfait type du français.  Je lui dis que je désirais quelques renseignements, et il s’offrit avec une parfaite bonne grâce, à me communiquer tous ceux que je voudrais. Je vais rapporter ici ce qu’il me dit aussi fidèlement que me le permettra ma mémoire.

Félix Robert naquit à Meilhan en 1862 et dès sa plus tendre jeunesse sentit s’éveiller en lui la vocation pour l’art difficile auquel il s’est adonné. Le toreo landais, avec son style spécial qui ne ressemble en rien à l’art de Montes et de Pepe Hillo fut celui qui réveilla en lui cette aficion à laquelle il se consacra dès l’âge de quinze ans. Mais lorsque commença à se développer en France le goût des courses de toros à l’espagnole et que ces fêtes réussirent à passer la frontière, avec, il est vrai, des modifications qui altéraient beaucoup leur caractère, Robert éprouva le besoin de changer sa manière et d’apprendre ce toreo qui se présentait à lui avec ses merveilleuses beautés.

Il se rendit alors à Séville et s’immatricula à l’école de tauromachie où il sut profiter des sages conseils des maîtres, et de retour dans sa patrie commença à toréer à notre mode, bien que sans exécuter la suerte suprême qui était alors absolument interdite. Comme il se trouvait en l’une des régions où, l’aficion étant plus développée, les autorités étaient plus tolérantes, on organisa une course nouvelle où le diestro devait tuer les toros qui sortiraient dans le redondel.

Mais les autorités de la capitale en ayant été informées à temps, envoyèrent un détachement de gendarmerie pour empêcher l’exécution du programme. L’impresario de la plaza, peu docte en la matière, avait procuré à ce diestro pour tuer les toros… un sabre de cavalerie et Robert avait donné trois ou quatre estocades lorsque les gendarmes se présentèrent. Il se produisit un grand tumulte devant cette intempestive invasion qui frustrait les spectateurs et la force publique ne trouvant d’autre moyen pour calmer les esprits et empêcher la course de continuer, ordonna d’ouvrir les portes pour entrer dans le redondel. Mais le toro, qui malgré les estocades reçues était demeuré vigoureux, profita de ce moment pour échapper au courroux du matador, et rompant les rangs des gendarmes qui le laissèrent courtoisement passer, sortit de la plaza et s’élança à travers les rues de la ville, mettant précipitamment en déroute les promeneurs surpris par une aussi désagréable visite. Robert s’élança sur ses traces avec sa muleta et son sabre et la gendarmerie suivit à une distance respectueuse. Non loin de la plaza, le toro s’affala, et le diestro l’acheva au premier essai de descabello.

Les gendarmes voyant tout danger écarté, s’avancèrent alors et empoignèrent le torero qui paya son dévouement de quelques jours de prison*.

Nous étions le dimanche 14 octobre 1894 ».

El Nuevo Mundo.

*Episode resté célèbre, conséquence des démêlées entre le premier magistrat de Dax, R. Milliès-Lacroix et l’administration centrale qui avait interdit les courses de taureaux hispano-landaises, avec mise à mort de l’animal. Le Maire fut d’ailleurs, un temps, démis de ses fonctions par le Préfet. En réalité, c’est l’écarteur Paul Nassiet, qui faisait partie de la cuadrilla (banderilles et sauts) de Félix Robert qui achèvera le toro, coincé dans le cul de sac qui prendra à partir de cet évènement le nom de “Rue du toro” où, ironie de l’histoire, la “Peña Enrique Ponce” aura temporairement son siège un siècle plus tard. Il est, par contre, tout à fait vrai que les deux protagonistes, Robert et Nassiet, iront en prison pour quelques heures, mais la manifestation qui s’en suivit décida la maréchaussée à les libérer…

 

Datos

Pierre Cazenabe «Félix Robert» (nom de son beau-frère), naît le 4 avril 1862 à Meilhan près de Tartas, dans les Landes ; son père est meunier et il est le dernier d’une fratrie de huit enfants. Apprenti sabotier à 15 ans puis garçon de café, il écarte ses premières vaches à Mugron et poursuit dans cette voie jusqu’en 1891, année où il s’oriente vers la course hispano-landaise avant d’être engagé dans la cuadrilla de Marin Ier, avec qui il parcourut le sud de la France, Bordeaux, Marseille, Nîmes, Orange et l’Afrique du Nord avec des spectacles à Alger et Oran. Après une tournée aux États-Unis, il s’inscrit à l’école de tauromachie de Séville dirigée par Manuel Carmona, son professeur étant «El Gordito» ; il en sort en 1894 avec en poche un «diplôme de matador français». Il prend l’alternative le 18 novembre 1894 à Valence face à des toros de Conradi et semble être le premier matador français à avoir ainsi pris une alternative espagnole. Il est également le premier français à confirmer son alternative à Madrid le 2 mai 1899 (parrain, Enrique Vargas «Minuto» ; témoin, Francisco Bonar «Bonarillo» ; toros de Pérez de la Concha).

Félix Robert torée en France, en Espagne et, à partir de 1897 au Mexique. Il y épouse Trinidad Ochoa, fille d’un banquier et parlementaire, devient directeur des arènes de Ciudad Jerez, organise près de la frontière des parodies de corrida pour la clientèle yankee, fait combattre des toros contre des ours et amasse un pactole. La révolution zapatiste de 1910 le chassant du Mexique, il dirige alors un cirque de cent chevaux dans l’Utah et possède aussi une écurie de courses de chevaux.

Il est cité comme une des soixante personnalités de l’Ouest américain, aux côtés de Billy the Kid, Butch Cassidy, Geronimo et Kit Carson.

Il revient en France et s’établit à Marseille en 1913 où il épouse Anne-Marie Rebuffel ; n’oubliant pas son Sud-ouest natal, il participe à la construction des arènes de la Benatte à Bordeaux ; il meurt à Marseille le 19 janvier 1916 et est enterré au cimetière Saint-Pierre.

Patrice Quiot