Un antitorero tan flamenco como un torero… (1)

 

« Eugenio Noel, de son vrai nom, Eugenio Muñoz Díaz, naît à Madrid le 6 septembre 1885. Issu d’une famille très humble, son père, Victoriano Muñoz, était berger sur les terres de Ciudad Real puis barbier à Madrid et sa mère, Nicasia Díaz, domestique au service de la duchesse de Sevillano. Il choisit son surnom par amour pour María Noel, chanteuse de l’époque.

A la séparation de ses parents il est placé chez la duchesse de Sevillano. La duchesse veille à l’éducation scolaire d’Eugenio Noel et décide avec l’aval de sa mère qu’il doit épouser la carrière ecclésiastique. Il entre au séminaire conciliaire de San Dámaso à Madrid, mais, n’ayant aucune vocation sacerdotale, il finit par abandonner cette voie et commence des études de droit.

Sa carrière littéraire débute en 1909, au moment où l’Espagne entre en guerre contre le Maroc. C’est Ortega y Gasset qui l’engage à s’y rendre, ce qu’il fait en étant à la fois soldat et correspondant du journal «España Nueva». De retour en Espagne, il est incarcéré pour les idées républicaines qu’il défend dans ses articles ; il y critique notamment l’inutilité de la guerre marocaine. C’est pendant cette période qu’il connaît Amadea Mesonero, cubaine de vingt-et-un ans, avec qui il se marie et dont il a sept enfants.

En 1911, il décide d’entamer sa croisade anti-flamenquista – c’est-à-dire contre la tauromachie et le flamenco – depuis les colonnes du journal «España Nueva», ce qui lui vaut d’en être renvoyé. Il poursuit néanmoins ses campagnes et, dès lors, il alterne ses pérégrinations en Espagne et à l’étranger avec son métier d’écrivain. En dépit d’une production littéraire régulière, il n’est jamais parvenu à sortir sa famille de la misère endémique dans laquelle elle vivait. Il meurt des suites d’une bronchite, à Barcelone, le 25 avril 1936.

Si Noel s’intéressait aux types sociaux de son époque, c’est surtout le loisir favori des masses qu’il allait analyser. Le thème taurin est prépondérant dans nombre de ses nouvelles et ses essais. La presse aussi lui servait de support et il écrivit certains des chapitres anti-taurins de ses essais dans «España, semanario de la vida nacional».

Noel consacra une grande partie de sa production littéraire au flamenquismo, ou plutôt à l’anti-flamenquismo. Il écrivit quatorze essais sur ce thème : El flamenquismo y las corridas de toros (1912) ; República y flamenquismo (1912) ; Pan y Toros (1913) ; Escenas y andanzas de la campaña antiflamenca (1913) ; Las capeas (1915) ; Nervios de la raza (1915) ; Señoritos chulos, fenómenos, gitanos y flamencos (1916) ; Juicios de valor (1917) ; Piel de España (1917) ; Cornúpetos y bestiarios (1920) ; España nervio a nervio (1924) ; Raza y alma (1926) ; España fibra a fibra, Madrid (1927-1930) ; Taurobolios y verdades constrastadas. Hombres e ideas de América y de España (1931).

Écrivain bohème, son physique était en accord avec la mode de l’époque, qu’il poussait à l’extrême, et qu’il maintint toute sa vie : longue moustache, cheveux jusqu’aux épaules, grande cape, une allure qui finit par être en décalage avec son temps. L’apparence carnavalesque et la pose théâtrale caractérisaient un écrivain en quête de popularité. Son souci prononcé pour le paraître, le soin minutieux qu’il portait à son physique, dévoilaient un culte de la personnalité assez poussé, au point de faire douter de la véritable motivation de son engagement anti-taurin.

Aimant se faire prendre en photo et poursuivant ce goût pour l’exhibition, il se déguisa et se fit photographier en portant l’habit de lumière. Son aspect trapu détonnait par rapport à la sveltesse traditionnelle du torero, accentuant le grotesque et le ridicule du personnage. Véritable nécessité vitale et psychologique, la célébrité devint son unique dessein et, selon certains critiques, la seule raison de ses campagnes anti-taurines : « L’accès de Noel à la popularité fut le résultat […] de la recherche assez délibérée d’une cause à laquelle se consacrer ». « Un joven melenudo, pequeño, audaz […], escritor humilde […], un joven pobre, solo, de largas melenas […], solo, siempre solo, pobre, siempre pobre ».

Son excentricité se retrouvait dans son écriture. Satirique, ironique, Noel cultivait le goût pour la parodie qu’il obtenait en combinant les expressions soutenues et le vocabulaire familier. Il affectionnait les néologismes, les formes archaïques, le mélange du dialecte et du langage populaire, autant de moyens différents pour dépasser les usages linguistiques habituels qu’il considérait insuffisants et pauvres.

Par ailleurs, Noel aimait utiliser un vocabulaire scientifique qui répondait à une exigence personnelle, mais qui n’était pas sans conférer un style un peu pédant à ses pages. Il caricaturait le chant et la danse flamenca par le biais de descriptions dénigrantes qui mettaient l’accent sur les distorsions du visage du cantaor. Noel disait de ce dernier « qu’il ne chantait pas, mais qu’il vomissait » et les contorsions de la bailaora qui exécutait, selon lui « une danse macabre et infâme »…

A suivre…

Patrice Quiot