Un antitorero tan flamenco como un torero… (2)

 

La jouissance du langage se manifestait également par le biais de la recherche d’un lexique approprié et à la hauteur de son mépris anti-flamenquista. Le recours au vocabulaire clinique et médical pour décrire le comportement du public, dans les arènes et dans les cafés cantantes, était le plus fréquent.

Dans « Escenas y andanzas », Noel parlait d’un public « hyperesthésique », « neurasthénique », aux « rires épileptiques ».

Dans «Une corrida de toros dans le cloître de Saint-Benoît-le-Rouge», il montre de façon burlesque le ridicule d’un couvent tout excité par l’organisation d’une corrida dans son enceinte. Corrida grotesque au bout de laquelle le novillo Agustín éventre un frère convers et se paye un cardinal du Sacré Collège.

Dans «Le toro de la plaine de Tordesillas», il pourfend la veulerie générale d’un village en décrivant le calvaire d’un malheureux toro brûlé par le feu d’artifice devant un public bestial composé de «femmelettes qui se pissent dessus par plaisir».

Dans «Épisodes d’une capea à Villalón», deux crétins illettrés jouent leurs fiancées, «l’une hommasse», «l’autre stupide», pour savoir lequel des deux réussira l’imbécillité la plus énorme. Les deux auront la même idée : lâcher les toros au milieu de la foule «épileptique». Résultat : un carnage.

Ailleurs, à Sepúlveda, une estrade s’effondre et un toro monstrueux fait une bouillie sanguinolente de ses occupants.

Dans «Train spécial corrida en Castille», une foule dantesque de paysans qui sentent «une odeur de fumier» et de femmes parfumées «à la naphtaline» prennent d’assaut un train pour aller voir toréer El Ceporro, «le membrú», El Arcipreste, «l’archiprêtre», et El Molar, «le broyeur».

Pour Noel, les costumes de lumières sont «des costumes régionaux dégénérés, témoignages magnifiques mais en décomposition de notre génie». Le défilé des toreros à Candelario a «un air de pantalonnade» des plus comiques. Les arènes sont une «carapace égalitaire et répugnante» et le picador Zumo de Limón (jus de citron) est «un tonneau déguisé en fantoche». » (Libération, juillet 2002)

Ce vocabulaire permettait de décrire « des malades qui avaient attrapé la lèpre » dans les arènes devenues tantôt « des latrines », tantôt « un foyer d’infection ». Les images d’un « peuple rongé, pourri, en décomposition » étaient le leitmotiv de nombre d’écrits.

Conscient qu’il n’était pas le premier à s’attaquer à la fiesta nacional, il prenait soin de se démarquer de ses prédécesseurs. Son combat passait par l’analyse du terrain, le recours à des informations, des données chiffrées, et une connaissance scientifique du sujet. Ce bagage d’érudit constituait son atout majeur pour désarçonner l’adversaire.

Eugenio Noel ne cessait de proclamer son entêtement et sa détermination d’en finir avec les corridas : « Moi, je ne céderai pas. J’ai entrepris le projet de révolutionner l’opinion contre le flamenquismo. Y réussirai-je ? Peu m’importe… Que j’atteigne ou non mon idéal, mon devoir est de me battre pour lui. Que viennent les rires, les injures, les dénonciations anonymes et les agressions. C’est le cadet de mes soucis. »

Son entreprise se caractérisait par l’action et reposait sur sa persévérance, seuls moyens efficaces pour déclencher une véritable opposition nationale : « J’écrirai tant que la presse m’acceptera […] et jusqu’à ce que se déchaîne une croisade énorme contre l’afición […]. Je donnerai des conférences, je fonderai des journaux, j’exciterai les intellectuels, je m’allierai aux socialistes et j’éditerai des livres. Et, si tout cela est fait en vain, j’aurai la satisfaction d’avoir rempli mon devoir comme un bon journaliste et un bon patriote ».

Tel un Don Quichotte – c’est le personnage romanesque auquel nombre de critiques le comparaient – il arpenta l’Espagne du Nord au Sud. D’ailleurs, il adhérait lui-même à cette comparaison. En établissant un parallèle entre sa campagne contre les corridas et la satire des livres de chevalerie, il assumait un rôle identique à celui de Cervantès: « Après la lecture des livres de chevalerie, rien d’autre n’a fait autant de mal à notre race que les corridas. »…

Sources : Sandra Álvarez./Centre de Recherche sur l’Espagne contemporaine/2010.

 

Datos

Eugenio Noel, seudónimo de Eugenio Muñoz Díaz (Madrid, 6 de septiembre de 1885- Barcelona, 23 de abril de 1936), fue un novelista, ensayista y publicista español, que se significó como un enconado detractor de la tauromaquia y el «flamenquismo».

Tras dejar la religión, llevó una vida de periodista bohemio, de ideología republicana y socialista. Asistió a la tertulia valleinclanesca del Nuevo Café de Levante. En 1909 se alistó voluntario para luchar en Marruecos. Sus artículos sobre la campaña de África en España Nueva, el periódico republicano que dirigía Rodrigo Soriano, fueron recopilados en Notas de un voluntario y uno de ellos, el primero, «Cómo viven un marqués y un duque en campaña», le valió el paso por la cárcel Modelo ; al salir de allí conoció a la cubana Amada, que sería la pasión de su vida.

En 1913 inicia su campaña antiflamenca recorriendo toda España, viajes de los que dejó escritas varias crónicas, en las que se fijó en especial en las injusticias sociales. Comprometido siempre con causas sociales, mantuvo a lo largo de toda su vida una pertinaz campaña contra el flamenquismo y contra la fiesta de los toros, lo que le supuso no pocos disgustos.

Murió en la miseria en una cama alquilada de un hospital barcelonés, el 23 de abril de 1936 ; al enviarse su cadáver a Madrid, se extravió en una vía muerta de Zaragoza, lo encontraron y fue enterrado en el cementerio civil de Madrid.

 

Bibliographie : Eugenio Noel : « Les Toros du désespoir ». UBTF, Préface Marc Thorel, traduction Max Tastavy et Henri Armengaud.

Patrice Quiot