La présence française à Ronda…

 

Alors que la Feria et les fêtes de Pedro Romero débutent dans la gracieuse et majestueuse ville de Ronda, l’occasion nous est donnée de revenir sur la présence des toreros (ou toreras) français(es) qui ont eu l’honneur de fouler le sable de l’antique Maestranza de Caballería.

 

C’est Simon Casas qui ouvrit le ban lors d’une novillada, le dimanche 19 mai 1974. Sous le slogan « Los Seis Ases », cette novillada présentait « les futurs phénomènes del toreo ». Casas était chef de lidia en compagnie du Colombien Alberto Ruíz, du Madrilène César González (*), du Tolédan Luis Miguel Ruíz, d’Álvaro Márquez de Sanlúcar et de Manuel Ternero de Málaga.

Ils étaient opposés à des utreros de Doña Allime de Núñez. De l’aveu même du Nîmois, il avait coupé une « petite » oreille. Après son espontaneada nîmoise de septembre 1968, Antonio Ordóñez, qui s’était pris de sympathie pour Casas, l’avait invité dans sa finca et programma cette novillada.

Le concept des « 6 As » était porté par l’impresario andalou Puerto Peralta qui, avec l’aide des puissants Manolo Chopera et Diodoro Canorea, permit à Casas et ses compagnons de se produire à Chiclana, Vélez-Málaga, Pozoblanco, Chipiona, Alcalá de Guadaíra ou Cordoue. La participation du Nîmois sera interrompue suite à une fracture du poignet lors d’un tentadero chez l’éleveur Martín Peñato, début septembre.

 

Le second à faire le paseo dans la plaza de piedras, celle des toreros machos, sera Christian Montcouquiol « Nimeño II », le 11 septembre 1976. Face à des novillos de Belén Ordóñez et en compagnie de Jesús Márquez et de Paco Aguilar, Christian, en pleine progression, emportera une oreille de ce site magnifique où seuls les privilégiés ont pu faire le paseo.

Pour l’anecdote, Christian ne banderilla pas l’un de ses novillos et Pepe de Montijo se chargea de le faire. Ce fut là la seule occasion pour Pepe de banderiller un novillo de Christian durant la période où il l’accompagna.

 

Deux ans plus tard, le 12 août 1978, c’est Patrick Varin qui fait le paseo en compagnie d’Espartaco et de Victor Mendes. Ce jour-là, les novillos du couple Ordóñez sortent si faibles qu’ils n’offrent aucune option de briller à notre Lyonnais. En outre, l’un de ses novillos semble ne pas voir d’un œil. Espartaco, tout sourire, coupe quant à lui deux oreilles au seul utrero potable de la course. À noter que cette année-là, la corrida goyesque, initialement prévue le 16 septembre, fut annulée. La raison ? À vrai dire, il y a plusieurs hypothèses. La plus plausible est la suivante : le 16 septembre 1936 est la date de l’entrée des troupes franquistes dans Ronda. Pour commémorer cet anniversaire, un meeting était organisé par l’extrême droite (dont les idées d’Ordóñez n’étaient pas très éloignées). Alors que l’Espagne est en proie à des incidents graves liés à la rédaction de ce qui va devenir la nouvelle Constitution (qui sera votée en décembre), de nombreux attentats et autres représailles ont lieu. De peur de débordements, Antonio et la mairie décident d’annuler cette Goyesque, et tant pis pour les voyageurs qui étaient en route depuis la France pour y assister. Dans un communiqué, on pourra lire : « Vous voyez, les républicains sont des enquiquineurs. Sans eux, tout se serait déroulé normalement, comme auparavant ». Ordóñez, pas au mieux de sa forme pour faire le paseo, se tira d’affaire avec cette pirouette « politico-tauromachique ».

 

Il faudra attendre 10 ans pour voir un autre Français au paseo de la Maestranza. Cas particulier, il s’agit non pas d’un torero titulaire, mais d’un sobresaliente. Le 16 juillet 1988, José María Manzanares s’enferme face à 6 toros pour une corrida-concours. Il faut un remplaçant au cas où…  Ce sera André Viard.

Pour mémoire rappelons que Manzanares était le parrain d’alternative de Viard à Dax (9 juin 1985). Dans l’opus 84 de Terres Taurines, André Viard, qui s’était déjà enfermé face à six toros à deux reprises après son alternative, raconte : « Manzanares me contacte… « Je sais que tu ne torées pas beaucoup… si ça t’intéresse, ça me ferait plaisir » ». Ce jour-là, Manzanares, touché par la grâce divine de son art, gracia « Peleón » de María Luisa Pérez de Vargas. Inoubliable toro. Au cinquième, de Torrestrella, le maestro d’Alicante invite Viard à faire le quite. Le toro montre des signes de faiblesse, Ordóñez grommelle dans son coin car il a peur que le jeune sobresaliente accentue ce défaut. Manzanares n’en a rien à faire. Viard, le temps d’un lance sur la corne gauche puis d’une demie au ralenti à gauche, interviendra comme le veut l’usage. Le Landais d’adoption quittera la scène taurine active dans cet écrin merveilleux le soir même. Quitte à quitter la scène, autant que ce soit dans un lieu empreint d’histoire, un écrin à nul autre pareil.

 

C’est Marie Sara qui va prendre le relais en étant invitée aux joutes cavalières à deux reprises, en 1992 et 1994, avant que Léa Vicens en fasse de même à trois reprises (2015, 2016, 2022) et même une quatrième si on ajoute l’affiche de cette année.

Vive les femmes serions-nous tentés d’écrire, puisqu’elles sont les seules à avoir multiplié leur présence au paseo de Ronda.

 

Le premier matador et seul français de l’histoire à inscrire son nom au paseo du plus grand raout mondain qu’est la Goyesque est Sébastien Castella. Il partageait l’affiche en compagnie d’Enrique Ponce qui, vêtu d’un somptueux habit dessiné par le styliste espagnol Caprile, fêtait ce jour-là sa 2000e corrida, et de Francisco Rivera Ordóñez.

Face à un encierro de Zalduendo lamentable, Sébastien ne put qu’exprimer sa bonne volonté et sa détermination à bien faire les choses… face au néant. C’était le 4 septembre 2010. 16 après, le Biterrois va tuer sa 1400ème corrida. Toute l’histoire, tout un chemin pour la torería française et l’histoire taurine nationale….

Jean Charles Roux

(*) Sur une autre affiche apparaît le nom d’un autre Colombien : Enrique Calvo « El Cali ».