« Bon Diéu, qu’es bèu aquéu pichot ! »…
« … Nous sommes en août 1942.
L’abrivado conduite par Henri Aubanel et ses gardians arrive aux portes de Beauvoisin. Les attrapaïres tentent vainement d’écarter les chevaux pour faire échapper les taureaux. Soudain, un cheval se cabre et provoque un court moment de panique. Lorsque le nuage de poussière fut dissipé et que les gardians reprirent la situation en mains, ils constatèrent qu’une vache s’était échappée. Quand il s’aperçut qu’il s’agissait de «Gyptis», Henri Aubanel dit alors à ses gardians « Laissons-la, elle reviendra toute seule à la manade ». Mais «Gyptis», fille d’une pure camarguaise nommée «Marseillaise», était bien trop éprise de liberté pour regagner le bercail comme un chien affamé. Ainsi, elle vagabonda en solitaire durant plus de six mois dans les marais de Scamandre et des Iscles avant d’aller roder du côté des pâturages du Clamadou où les frères Raynaud élevaient leurs taureaux.
C’est là que la belle étrangère rencontra «Prouvenço», l’étalon de la manade locale qui portait le même nom que l’illustre cocardier du Marquis de Baroncelli. De cette union fortuite de la province méditerranéenne avec la déesse marseillaise ne pouvait naître qu’un taureau d’exception.
«Gyptis» vêla en novembre 1943.
Un mois plus tard, le jour de Noël, un gardian qui chevauchait dans les pâturages du Clamadou aperçut «Gyptis» qui léchait son veau. Quelques temps après, en voyant le veau courir dans les enganes, il s’écria en fin connaisseur : « Bon Diéu, qu’es bèu aquéu pichot ! ». Au terme d’une naissance si peu banale, se posait la question de savoir à qui appartenait le bouvillon destiné à un si brillant avenir. D’ordinaire, ce sont les mâles qui fuguent pour aller chasser en terre étrangère les femelles d’un autre troupeau. Or, dans le cas de «Gyptis», c’était la pensionnaire de la manade Santenco qui, désertant son territoire habituel, était allée à la rencontre de «Prouvenço», le bel étalon, sur le domaine du Clamadou.
Selon les us et coutumes en la matière, deux solutions étaient possibles ; tuer le veau ou bien le garder sur les pâturages où il était né. Ce fut finalement une troisième option qui fut choisie et, loyalement, Casimir Raynaud prévint Henri Aubanel qu’une de ses vaches venait de mettre au monde un mâle en ajoutant qu’il pouvait venir le récupérer avec sa mère quand il le voudrait.
Après quelques mois passés chez les Raynaud, «Vovo» et sa mère «Gyptis», furent rendus à Aubanel en août 1944 au Cailar, avant de rejoindre leur pâturage traditionnel aux Saintes-Maries-de-la-Mer. Mais «Vovo» garda longtemps la nostalgie du Clamadou et il lui arriva fréquemment de fuguer en traversant le Petit Rhône au Sauvage pour rejoindre le territoire où il était né. C’est Clan-Clan, la figure légendaire des Saintes, qui marqua «Vovo» avec la grasille de la manade Aubanel. En mars 1949, «Vovo» fut confié à Paul Laurent. C’est à cette époque qu’il vint prendre pension aux Marquises pour y préparer ses futurs exploits.
Après une jeunesse passablement agitée, à l’âge de deux ans, «Vovo», qui était déjà robuste et vigoureux, fut présenté au public pour la première fois aux Saintes-Maries-de-la-Mer. L’abrivado fut conduite aux Arènes par Henri Aubanel aidé de la famille Raynaud, Fernand Ferraud et Jean Sol. La grande porte des Arènes n’ayant pas été refermée assez rapidement, Vovo et deux vaches firent demi-tour et s’en retournèrent à l’Amarée chez De Montaud. Là, les gardians les reprirent pour les reconduire aux Saintes. Sitôt arrivé dans le village, apercevant un photographe en pleine action, «Vovo» le chargea et lui fit faire un magnifique vol plané. Ensuite il s’enfuit pour revenir à l’Amarée où, après avoir traversé la manade De Montaud, il se jeta dans le Petit Rhône le traversa et revint chez les Raynaud, au Sauvage, où il resta deux mois.
La carrière de «Vovo» fut courte mais éblouissante au point qu’il devint une véritable légende et la référence pour évaluer les qualités et la bravoure des cocardiers d’exception qui lui ont succédé. Pour illustrer les prestations de Vovo, il suffit de reprendre la narration, faite par Gérard Pont dans son livre consacré à «Goya Seigneur de Camargue», d’une course qui eut lieu à Lunel le 22 avril 1951 :
« Sorti du toril comme un boulet de canon, Vovo donna un énorme coup de barrière après le raseteur Dora. Fidani eut droit au sien dans les mêmes conditions, et c’est alors que Garric, ne voulant pas être en reste, eut la malencontreuse idée de défier le taureau. Vovo atteignit les planches en même temps que lui, sauta et bondit sur le malheureux raseteur qui n’avait pas eu le temps de s’enfuir. Fou de rage, il essaya de le transpercer avec ses cornes, mais n’y parvenant pas, il se mit à le piétiner férocement et, comble de la furie, lui arracha un morceau du cuir chevelu à l’aide de ses dents ! Garric ne dut son salut qu’à ses collègues qui le tirèrent par-dessous la barricade. Voyant que son homme en blanc lui échappait, Vovo devint alors fou furieux. Il s’attaqua aux poteaux métalliques qui protégeaient la contre-piste, projetant ici et là des spectateurs qui n’avaient pas eu le temps de fuir. Il n’y eut pas de catastrophe ce jour-là car les cornes du taureau étaient trop courtes et dépointées, mais la panique provoquée par Vovo fut indescriptible. Une heure après cette bataille fantastique, Vovo avait retrouvé tout son calme dans le char qui le ramenait aux prés ; un calme dont il ne se départissait jamais dès lors qu’il retrouvait ses compagnes ».
Novembre 1959, l’automne est gris et froid comme la Méditerranée toute proche. Il pleut sur la Camargue et «Vovo», loin de la manade, qu’il n’a plus la force de suivre, agonise, seul. Comme ils sont loin tous ceux qui l’ont tant admiré et qu’il a fait vibrer sur les gradins ensoleillés des arènes de Provence et du Languedoc. Meurtri et brisé dans sa chair et dans ses os, le colosse décharné récolte les fruits amers de sa bravoure. Il va s’éteindre tout près du tombeau du Marquis de Baroncelli, qui mourut alors que «Vovo» naissait, comme pour créer une proximité symbolique et boucler, au paradis de la bouvine, l’histoire d’une rencontre qui n’eut jamais lieu sur terre.
«Vovo» n’obtint jamais le Biòu d’Or qui fut créé en 1954 alors qu’il était déjà sur le déclin.
Mais ce cocardier d’exception n’eut pas besoin de trophées ou de médailles, ni même de statue, pour célébrer sa gloire et lui réserver une place de choix dans la légende de la bouvine tout comme dans le cœur et la mémoire de tous les afeciouna. Si la carrière de «Vovo» fut éblouissante, elle fut malheureusement écourtée à cause des nombreuses blessures qu’il dût subir du fait de sa bravoure, mais aussi sous l’effet des coups de crochet des raseteurs maladroits ou effrayés. Par bonheur, «Vovo» qui était un taureau entier eut une carrière d’étalon féconde qui produisit notamment plusieurs cocardiers de renom. Citons, parmi les plus célèbres : «Tigre» (Biòu d’Or en 1959 et 1960), «Pascalon», «Ramoneur», «Santiago», «Loustic» (Biòu d’Or en 1965, 1966 et 1967)
Par ailleurs, le célébrissime «Goya» était le fils de «Loustic» et le petit fils de «Vovo».
Source : Torobravo
Datos
« Vovo » (1943-1959) est le fils de Provence, un étalon de la manade Raynaud, et de la vache Gyptis.
Sa carrière se situe entre 1947 et 1954. Le 2 avril 1952, dans les arènes de Nîmes, «Vovo» attira très exactement 18.548 spectateurs payants ! Il fit un dernier retour à Aimargues en 1958. Sa statue se dresse devant l’entrée des arènes des Saintes-Maries-de-la-Mer depuis 2010. Elle est l’œuvre du sculpteur anglais Peter Eugene Bal…
Patrice Quiot
