Flaubert : L’affaire des deux taureaux…
L’histoire commence dans «Un cœur simple» : Mme Aubain rentre d’une balade à travers champs. Elle est accompagnée de ses deux enfants, Paul et Virginie et de la servante Félicité. On a été à la ferme de Geffosses. Des bœufs, allongés dans l’herbe, regardent passer les promeneurs. Soudain, un formidable beuglement se fait entendre. Une autre bête, à l’aspect terrifiant, surgit. On lit chez Flaubert : « C’était un taureau, que cachait le brouillard. Il avança vers les deux femmes. Mme Aubain allait courir. « Non ! Non ! Moins vite !» Elles pressaient le pas cependant, et entendaient par-derrière un souffle sonore qui se rapprochait. Ses sabots, comme des marteaux, battaient l’herbe de la prairie ; voilà qu’il galopait maintenant ! Félicité se retourna, et elle arrachait à deux mains des plaques de terre qu’elle lui jetait dans les yeux. Il baissait le mufle, secouait les cornes et tremblait de fureur en beuglant horriblement ».
Si la mère et ses enfants parviennent à se mettre à l’abri, la servante, quant à elle, vit un moment difficile : « Le taureau avait acculé Félicité contre une claire-voie ; sa bave lui rejaillissait à la figure, une seconde de plus il l’éventrait. Elle eut le temps de se couler entre deux barreaux, et la grosse bête, toute surprise, s’arrêta ».
On sait la suite : l’incident sera pendant longtemps un sujet de conversation à Pont-l’Évêque. Si on a pu éviter la catastrophe, la petite Virginie se remettra bien mal de la peur qu’elle a eue.
On passera ensuite à l’épisode des comices dans «Madame Bovary» :
À l’occasion de la fête agricole, différents animaux sont exposés dans une sorte d’«hippodrome» improvisé, formé par une longue corde soutenue par des bâtons. Parmi les bêtes – porcs, vaches et autres – on repère aussi un taureau : « À l’écart, en dehors des lices, cent pas plus loin, il y avait un grand taureau noir muselé, portant un cercle de fer à la narine, et qui ne bougeait pas plus qu’une bête de bronze. Un enfant en haillons le tenait par une corde ».
On ne nous dit pas ce qu’il advient du taureau par la suite : il ne réapparaît plus après l’épisode des Comices. Il s’agit d’ailleurs de la seule occurrence du mot taureau dans le roman. On aurait donc toutes les raisons de croire, du moins dans un premier temps, que le taureau qui figure dans Madame Bovary est un simple élément descriptif, si on veut, un «effet de réel», au sens de Barthes.
Toutefois, quand on a le texte d’«Un cœur simple» à l’esprit et qu’on l’utilise comme opérateur de lecture, il est peut-être possible d’envisager les choses autrement.
On peut alors risquer l’hypothèse que «le grand taureau» des Comices et «la grosse bête» qui figure dans le conte de 1877 seraient en fait le même animal. Le taureau de Geffosses, selon cette lecture, est le taureau de «Madame Bovary » qui réapparaît, qui est ressuscité et à qui Flaubert laisse cette fois toute sa fougue. D’abord muselée et attachée à une corde, la pauvre bête prendrait ainsi sa revanche…
Camille Bortier
MLN / Volume 139, Number 4, September 2024 (French Issue) Johns Hopkins University Press.
Datos
Un cœur simple publié en 1877 dans le recueil Trois Contes, raconte la vie entière de Félicité, une servante dévouée, humble et au grand cœur. Orpheline et pauvre, Félicité travaille durement dans des fermes. Elle aime un jeune homme nommé Théodore. Il la quitte pour épouser une femme plus âgée et riche afin d’échapper au service militaire. Marquée par cette peine, Félicité se place comme bonne à Pont-l’Évêque chez Madame Aubain, une veuve bourgeoise austère. Félicité élève les deux enfants de sa patronne, Paul et Virginie, avec un amour maternel profond. Virginie meurt plus tard dans un pensionnat. Son neveu Victor, qu’elle adorait, part en voyage et meurt de la fièvre jaune en Amérique. Pour compenser ses deuils, elle reporte toute sa tendresse sur un perroquet nommé Loulou. Quand l’oiseau meurt, elle le fait empailler. Devenue sourde puis aveugle, Félicité confond peu à peu le perroquet empaillé avec le Saint-Esprit dans une foi naïve. Elle meurt dans la solitude et la ferveur lors de la Fête-Dieu, en voyant dans le ciel une vision géante du perroquet.
Madame Bovary, paru en 1857, raconte la vie tragique d’Emma Bovary, une jeune femme mariée à Charles et prisonnière d’un quotidien qu’elle juge banal. À force de rêver d’idéal et de passion, elle multiplie les amants et les dépenses jusqu’à s’endetter massivement. Abandonnée et ruinée, elle se suicide à l’arsenic. Dans ce roman, Flaubert dénonce les illusions romantiques et la société bourgeoise du XIXᵉ siècle…
Patrice Quiot
