La despedida de Maurice…
« Le destin passe et repasse à travers nous comme l’aiguille du cordonnier à travers le cuir qu’il façonne ».
Amin Maalouf.
Le Rocher de Tanios (1993).
Il est né.
Deux ans, onze mois et seize jours.
Après que «Bailador» eut tué «Joselito».
Et il avait.
Vingt-quatre ans.
Lorsque «Islero» prit la vie de «Manolete».
Il fut cordonnier de son état.
Et José Fuentes.
Aurait pu être son apprenti.
Mince.
Comme un palo.
A un «Finito» de la zapatería parece.
Visage.
A la pâleur.
Du Mauriac de «Malagar».
Yeux verts.
Et clairs.
Ceux de «Paquirri».
Bouche.
De douceur.
D’un matin d’avril et d’amapolas.
Cheveux gris.
Un peu en broussaille.
Ceux de Palomo qui fut un temps comme lui.
Mains.
Longues et fines.
Celles de Cocteau.
La voix.
Ténue.
Al compás.
Vêtu
D’une blouse de coutil.
Azul purisima.
Des lunettes.
Comme dans l’arène Manuel Rodriguez, le père du «Monstre».
Il portait.
Et un béret de laine.
Comme celui du républicain de la photo de Capa.
Était sa montera.
Un établi.
De planches.
Qui semblaient celles d’un burladero de pueblo.
Des machines.
Mues par des courroies.
Plus larges que celles qui tenaient la selle de «Badila».
Et.
Une «Singer» à pédale.
Éclairée d’un abat-jour de carton echo a mano.
Composaient.
L’essentiel.
De sa cuadrilla.
Un tranchet.
Un marteau à battre et des pinces à monter.
Étaient ses trastos.
Ainsi Il andait dans son ruedo.
D‘une superficie.
Cent fois plus petite que celui de Nîmes.
Il connaissait.
Les cuirs et les peaux.
Mieux qu’ «El Potra» savait les toros.
Et nommait ceux et celles.
Qui servent.
Ou pas.
Il faisait tout.
Lentement.
Comme le préconisait Don Álvaro.
Et bien.
Comme le fait.
Talavante.
Faenas.
Tendues de fils de chanvre.
Sans glue.
Gestes.
Courts et précis.
Sans rompre.
Travail.
D’épure.
Comme Santiago Martín.
Avec les détails.
Du fini élégant.
De Manzanares number one.
Le menton sur la poitrine.
Comme le Jesús del Gran Poder.
Maurice œuvrait.
Jeune.
Il alla.
De furtivo.
A dix-sept ans.
Encore novillero de la zapatería, il quitta.
Son pueblo des Ardennes.
La Geheime Staatspolizei.
Voulait le prendre.
Pour l’emmener dans ses caves.
Il rejoignit.
Le maquis de Dordogne.
Et ses compañeros du groupe «Soleil»*.
Avec eux il combattit.
Les toros en uniforme.
De la Schutzstaffel.
Il en est le seul survivant.
Et le porte-drapeau.
De sa bandera aux fils d’or.
Il n’ouvrait pas l’échoppe.
Avant dix heures.
Après son desayuno de café con leche.
Il la rouvrait.
A las cinco.
Après la sieste.
En réparant.
Les godasses.
Il racontait les triomphes et les fracasos de sa lucha guerillera.
Et aussi.
Ce qu’un soir dans un fossé de Siorac.
Lui avait confié Malraux.
Il fut mon cordonnier.
Et Maurice Clavière.
Est son nom.
Il y a trois ans, à cent un ans et après être entré dans sa quatre-vingt sixième temporada.
Qui faisait probablement de lui le plus vieux zapatero del mundo entero.
Maurice se despidió.
Mais pour ses amis et quand le gusanillo le taquine.
Il lui arrive encore.
De renfiler la blouse de coutil azul purísima.
Y, solo dans son recantou, tentadero de gloria.
De donner des faenas de cuir.
En véroniques de semelles, remates de contrefort et naturelles de talons…
Datos
*Officiellement constitué le 23 octobre 1943 à partir du Groupe Franc n°1, le groupe Soleil était un important maquis des Francs-tireurs et partisans français (FTPF) regroupant près de 500 combattants puis 2 600 hommes au plus fort de la lutte et opérant pendant la Seconde Guerre mondiale dans le Périgord noir (en Dordogne) et jusqu’au Lot-et-Garonne…
Patrice Quiot
