Quand Alain écrivait… (1)

Dans les corrales, les toros de Guardiola…

« Dans les corrales, les toros de Guardiola formaient un lot imposant d’animaux de tous âges (4 ans, 5 ans, 6 ans). Leurs corps lourds, musculeux, semblaient plus puissants encore lorsque levant leurs cornes vers les passerelles d’où nous les observions, ils tremblaient de colère. Leurs regards vifs nous emplissaient de crainte et de respect. Ce mano a mano avec Victor Mendes en pleine féria de Pentecôte à Nîmes était, une fois encore, le cartel populaire entre deux corridas de prestige. La vaillance reconnue des matadors-banderilleros trouverait bien là matière à s’exprimer, à faire du spectacle. Un spectacle dont les promesses, dans l’esprit de certains aficionados, n’iraient pas au-delà d’une démonstration de bonne volonté, teintée même, peut-être, d’une pointe de vulgarité. Le matin de la course, nous nous étions promenés avec Christian dans les rues autour des arènes, courbant la tête sous les rafales de mistral dont nous maudissions la violence, imaginant ses effets dévastateurs dans les capes et les muletas. Cette saison 1989, commencée au Mexique, poursuivie au Venezuela, s’était interrompue à la demande de José Luis Segura, le nouvel apoderado de Christian, qui lui avait demandé de renoncer à toute une série de contrats, de regagner l’Espagne pour entamer la saison directement à Madrid. Pour ce premier contrat important, Christian n’avait pu triompher. Le public et la presse, qui gardaient encore en mémoire sa magnifique faena à un toro de Victorino Martín, le 3 octobre 1988, dans ces mêmes arènes, avaient été déçus. Si Christian avait vraiment voulu ce nouvel apoderado, mon remplaçant, il fut pourtant dans un premier temps dérangé dans ses habitudes par les changements que Segura introduisit dans la composition de la cuadrilla, et dans la vie du groupe. Christian eut du mal à s’adapter, d’autant plus que depuis quelques mois déjà, il était entré dans une phase de réflexion extrêmement critique et désabusée. Il portait sur sa vie en général un regard pessimiste et douloureux. En avril 1989, lors d’un festival qu’il toréa gratuitement à Nîmes, avec Paco Ojeda et Marie Sara, au bénéfice des sinistrés des inondations, il était encore dans cette phase de doute et de remise en question. Il lui avait suffi d’apprendre que Jean Bousquet, le maire de Nîmes, avait fait demander à l’orchestre de ne pas jouer son paso doble de crainte qu’Ojeda n’en prenne ombrage et se considère mal remercié d’une générosité dont il semblait avoir le seul monopole, pour que Christian se sente blessé, méprisé. Or, ce matin du 14 mai, malgré ce vent terrible, Christian était pourtant heureux, et notre conversation allait vers les prochains contrats, surtout celui de Madrid, dans quelques jours, pour la féria de la San Isidro. Plusieurs succès, dont ceux de Nîmes et de Vic-Fezensac, la veille et l’avant-veille, lui avaient rendu le sourire. Dans les voyages qui se suivaient, dans la chaleureuse complicité de sa cuadrilla, dans le plaisir intense de toréer à son goût, Christian avait puisé à nouveau énergie et confiance. Lorsque Victor Mendes est resté allongé sur le sable, recroquevillé de douleur, tu as dû penser qu’en plus du toro qui venait de le blesser, tu devrais affronter aussi tous ceux de cette corrida, si mal commencée…

Pour quelques centimètres d’amour-propre, tu ne recules pas et la corne heurte violemment ta cuisse, tu t’envoles dans les hurlements de la foule et tombes sous le mufle du toro. Les cornes frôlent ton visage, s’acharnent sur ton corps. Tu te relèves en criant : « Laissez-moi seul. »

Extrait de «Recouvre le de lumières» publié pour la première fois en novembre 1998 aux Éditions Verdier (dans la collection Faenas). Une édition au format poche est ensuite sortie le 4 avril 2007 chez Verdier poche.

Patrice Quiot