Deux avis partagés à propos du film « Tardes de Soledad »…
Comme tout jugement qui touche à l’artistique, il est bien rare que l’on enregistre un avis unanime. Et c’est tant mieux ! Comme on dit parfois dans les reseñas, avis partagés, un peu comme le verre à moitié vide ou à moitié plein… ou plaint, comme vous voudrez… Bref, dans l’esprit de cette diversité que les aficionados réclament souvent…
Ayant reçu quelque chose qui pourrait ressembler aux deux plateaux de la balance, je vous livre, avec l’aval des auteurs, deux versions du ressenti après le visionnage de l’œuvre d’Albert Serra « Tardes de Soledad » qui a reçu la « Concha de Oro » (Coquille d’Or) 2024 de San Sebastián.
Différentes, pas vraiment contraires, mais exprimant des perceptions éloignées de ce que sera peut-être la vôtre, comme toute expression culturelle où les choses sont jugées de la même manière qu’une faena dans un ruedo. Que celui qui prétend mettre tout le monde d’accord lève le doigt ! Jugez-en…
Révéler l’invisible
Combien d’aficionado.a.s iront voir ce film et en reviendront déçus.
En plus de l’apparente vulgarité des propos tenus par les acteurs du rite tauromachique,
jamais ils n’auront pu jauger le comportement du toro,
jamais ils n’auront pu apprécier l’efficacité et l’esthétique du « travail » du torero,
jamais ils n’auront pu communier aux réactions du public ou les réprouver.
Je pense qu’ils se seront trompés.
Tardes de soledad (Après-midis de solitude) n’est pas un film sur la corrida,
mais sur l’âme des toreros.
Un film sur l’Homme, sur l’humain.
Ou plutôt une interrogation.
Qu’est-ce qui peut bien, sans nécessité, pousser un être humain
à mettre réellement sa vie à la portée d’une sauvagerie
qui ne demande qu’à le déchirer en lambeaux ?
Qu’est-ce qui peut bien pousser un être humain à subir ce stress inouï
qui vous fige le visage, qui vous rend le regard quasiment extatique,
et que seuls de pieux mensonges ou des injures grossières peuvent épauler
– ce sont les mœurs du milieu, personne n’en est dupe ;
mais on se sent un peu moins seul.
Qui donc est ce héros, mythique et fragile à la fois, inaccessible ?…
La corrida, « lieu également résiduel et anachronique,
en ce qu’il s’agit du dernier espace rituel de mise à mort de l’animal
dans notre modernité où l’abattage industriel, claquemuré,
se fait à l’abri de tout regard » ( Le Monde 26 mar2025 ).
Il y a là du sublime.
Peut-être une sorte de transcendance.
« Je suis jaloux de toi,
disait le comédien Orson Welles au grand torero Antonio Ordóñez, son ami :
« Moi, je dis tous les soirs ‘Je meurs ! Je meurs !’ avec une épée de bois ;
mais toi, c’est vraiment ta vie que tu mets en jeu en entrant dans l’arène.
Je suis jaloux de toi. »
Comme on est loin d’une société ordonnée – gangrénée, peut-être –
par la finance et la consommation !
Durant 2 saisons européennes, Albert Serra a suivi le jeune torero péruvien Andrés Roca Rey,
star majeure de la corrida espagnole,
« pour tenter de capter ce qui se joue dans la solitude
de ce face à face mortel entre l’homme et l’animal.
Film fasciné par son sujet, Tardes de Soledad montre
autant la beauté précieuse des artifices
que la brutalité des mises à mort qui se succèdent » (site Allo Ciné).
Sur France culture, Albert Serra confiait :
« Moi, ce que j’ai essayé, c’est de placer la caméra au cœur de la corrida.
De voir ce qu’il se passe au cœur de la corrida.
De trouver la puissance des images pour révéler l’invisible. »
On ne sort pas tout à fait indemne d’un tel film.
Sans doute nous parle-t-il d’un « invisible » qui nous habite aussi.
Nous aidera-t-il à l’entrevoir ?
Jacques Teissier, ACF Nîmes
TARDES DE SOLEDAD
Le spectateur n’attendra pas longtemps pour être en immersion complète dans le reportage. Le premier plan montre deux toros captés au plus près et dont l’enregistrement du souffle donne la chair de poule. Ce plan rapproché sera un peu le fil conducteur de ce témoignage (ce n’est ni un film, ni un documentaire) qui alterne avec les gros plans et les très gros plans.
Au départ, on est subjugué par cette caméra qui ne peut pas être au plus près de l’action, par ces images sublimes qui dévoilent des détails que l’on ne voit pas souvent (une image de l’autel composé de vierges captée entre les jambes et les reflets de l’habit de lumières, ou les sabots du toro sous la pluie sur le sable gris de Bilbao) par ces « sons intimes » (respiration, galop, impacts) ; puis, au bout d’une demi-heure, on se demande quand va commencer réellement le reportage. En fait on tourne en rond très rapidement avec une cuadrilla omniprésente qui n’hésite pas à proférer des insultes envers le toro (« bâtard, fils de pute, va rejoindre ta pute de mère ») et des louanges envers le torero (« tu es le meilleur, tu as des couilles… »). Ces propos choquent alors que les images parfois crues du combat, sublimées par une magnifique esthétique, nous rapprochent de la dureté de la corrida où le torero s’expose à la bravoure du taureau. Le spectateur peut être emporté par un tourbillon d’émotions sensorielles qui peut paraitre transcendant, mais qui, en réalité, s’avère répétitif et parfois à côté de la plaque. Il y a dans ce témoignage une mise en avant de la brutalité, d’un certain manque de respect accompagné de vulgarité. Roca Rey semble en définitive le plus discret dans ce concert de louanges. Effacé, presque en dehors de son propre personnage, il ne réagit que très sporadiquement à ses prestations sans un rictus (sauf de douleur), sans un mot. J’ai retenu deux phrases où plutôt deux interrogations, comme s’il n’avouait pas son statut de figura. L’une à propos d’une oreille qui risquait d’être discutée par la presse et l’autre se demandant s’il avait cloué le bec du public. Public dont la cuadrilla n’hésite pas à qualifier « d’inculte à la voix d’ivrognes ». Seul Roberto Domínguez surnage dans ces sentences laudatives en sa qualité de manager en faisant comprendre à son torero pourquoi il est le numero uno : « Tu fais ce que les autres ne font pas, c’est pour cela que tu remplis les arènes. Les uns te jalousent et les autres t’écartent ».
Autre fait gênant, ce côté mortifère du réalisateur. Des postures, ou de très gros plans sur l’agonie du taureau semblent fasciner cette caméra toujours au plus proche de l’action (mais où est-elle placée pour donner cette impression d’être dans le combat ?) et qui semblent être du pain béni pour nos adversaires.
La seule rébellion de Roca Rey, qui est toutefois le principal acteur, intervient dans les dix dernières minutes du reportage, lorsqu’il semble désavouer son péon Chacón au sujet d’un sorteo « Ferme là ». Le film qui tire en longueur comme une mauvaise faena, s’achève par une sortie de l’arène de Madrid comme au soir d’une tarde de solitude (tarde de soledad), là où une grande porte s’imposait.
Une grande porte que ce reportage ne mérite pas…
Jean-Charles Roux
Sortie le 26 mars – Durée : 2h05