A propos d’une despedida éclair…
A partir de 1916, Rafael « El Gallo » est sur le déclin. Les empresas en profitent pour le pousser vers la fin. Son frère, « Joselito », qui souffre de le voir dans cet état, lui conseille d’arrêter. Le Gallo annonce son retrait des ruedos à la fin de l’été 1918. Une courte « tournée » d’adieux est annoncée. Elle passera par Valencia, Madrid, Séville et Zaragoza (cette dernière sera annulée). A Valencia le public remplit les arènes et plus une seule place n’est à la vente 10 jours avant.
Paseo de despedida à Valencia en compagnie du picador Agujeta en civil.
La grande despedida est programmée à Madrid le 10 octobre 1918. Ce jour-là, le « Divin chauve » est au paseo accompagné de son frère « Gallito », Limeño et Cámra.
Voilà ce qu’écrivit Don Benito dans le journal La Lidia :
« Le jeudi 10 octobre 1918 est une date qui demeure gravée, en lettres d’or et de pierres précieuses, dans l’histoire de la tauromachie. Ce jour-là, faisait ses adieux le torero artiste, le torero de génie ; le matador qui, aux côtés de ses plus grands échecs, sut unir la plus haute note d’art, d’émotion, de ligne, d’élégance et de finesse […]. Rafael Gómez, Gallo, est le torero unique qui durant sa vie taurine, accomplit le miracle de s’imposer à l’afición malgré ses grands désastres ; à travers ses nombreuses « tardes », on attendait toujours sa renaissance ; et en effet, celle-ci survenait un soir, deux, cent… et alors tout était oublié devant le prodige, devant la magie de cet inimitable lidiador qui grandissait dans le danger même, réalisant un miracle de suggestion, entraînant, par la grâce de son petit capote ou de sa muleta, la bête étourdie et le peuple ivre d’enthousiasme qui l’acclamait, oubliant les faux pas, si fréquents, de ce merveilleux artiste qui, avec tant de sublimité, les exaltait en ces instants-là. »
Le 24 octobre, c’est à Séville que le Gallo fait son dernier paseo. Don Ventura dans la revue Toros y Toreros relate la chose ainsi.
Dernière accolade avec son frère Joselito
« Le Gallo s’est retiré, le torero qui, par ses conditions physiques et par son idiosyncrasie, fut toujours hors de toute comparaison ; l’artiste de la tauromachie ; celui qui sut imprimer à ses faenas tant de grâce, tant de douceur, tant de rythme, une initiative personnelle et une inspiration telles qu’aucun lidiador ne provoqua des émotions esthétiques aussi intenses que lui.
On a dit du Gallo qu’il était un génie, et si celui-ci, selon les anthropologues, est un homme anormal et déséquilibré, chez qui une exaltation de la sensibilité et de l’intuition permet de créer des formes artistiques extraordinaires, tout en le rendant impropre à toute règle et à toute méthode, indubitablement Rafael a été génial […]. Ne demeurant en lui qu’un corps pauvre et décharné, celui d’un vieillard de trente-six ans, brisé par l’insuffisance physique d’une vieillesse prématurée, il a décidé de se retirer.
Il a quitté les arènes et laisse un souvenir ineffaçable, car Rafael El Gallo a été dans la tauromachie une personnalité unique, d’un relief tel, aussi bien dans ses triomphes que dans ses échecs, il a suscité tant de passions que les années passeront et que l’action du temps, en amplifiant le bon comme le mauvais jusqu’aux frontières de la légende, rehaussera sa figure, déjà gigantesque en soi, et l’on parlera des « choses du Gallo » comme de quelque chose qui marque toute une époque. »
Dernier brindis – Photo Baldomero
Après avoir participé à un festival début décembre à Séville au bénéfice de la Vierge du Rocío, l’afición fait son deuil de celui qui restera sans nul doute le meilleur de toute une génération.
Cette retraite en fait ne durera qu’un hiver. Le temps pour la famille Gómez d’enterrer leur mère qui s’est endormie à jamais le 25 janvier 1919.
Rafael « El Gallo » annonce son retour le 13 avril à Ceuta.
Son frère « Joselito », agacé par ce faux départ, décide de le snober et ne veut plus faire le paseo à ses côtés. Vexé par autant de manque de dignité et de parole envers l’afición, « Joselito » craint que son fantasque de frère ne soit plus que la risée du public s’il n’arrive pas à se maintenir au niveau qu’était le sien bien avant.
Joselito verra juste. Le retour de Rafael Gallo « le divin chauve » sera un échec.
Conscient de ce fiasco et de cette temporada 1919 en demi-teinte, le Gallo décidera à nouveau de se retirer sans tambour ni trompette, et annoncera son retour… pour l’année suivante.
Ainsi vont les artistes… Morante est sans nul doute son digne héritier. Étrange similitude…
Jean-Charles Roux

