… Et les toreros sous une allégorie volante de palmes, d’éventails et de chapeaux…

 

« De l’ombre, du soleil et de la mort, volante,

Grenat, bourdonnant, l’arène tourne blessée

par un clairon de sang bleu torero.

Des éventails d’applaudissements, en essaims,

descendent, tournoyants des gradins,

pour couronner la ronde des espadas.

 

L’air se brise, et violent,

une mer en demi-lune grise envoyée

met le feu à un réverbère que le vent éteint.

Bon petit cheval des taureaux, vole,

sans autre cavalier d’or et d’argent, vers la prairie

de ta gloire de sucre et de cannelle !

 

Cinq piques vers le mont et cinq vagues

transformant leurs dos raides

en une fête foraine de sang et de banderoles.

Carrousel d’œillets et de mantilles

de lune macarena et de soleil, buvant,

d’orange et de citron, les banderilles.

 

Dentelle noire, coupée en deux,

d’amour greffé en or à la taille,

présidente du ciel et des balustrades,

rose dans la loge de la mort encore vivante,

libre et à l’extérieur sanguinaire et dure,

mais au cœur de biche, captive.

 

Trinquons, chrétienne maure, à toi, volant,

corbeau muet et sans yeux, la montera

de l’épée dorée qui, luttant au soleil

et dans l’ombre, vendue, sur la pointe des pieds,

donne sa canne à la demi-lune féroce,

et à la mort sa grâce, à genoux.

 

Rapide, rayon d’argent dans un champ d’or

né du sable et suspendu,

par un fil de la gloire, au taureau,

mer sanglante couronnée de piques,

transformée en pourpre douloureuse,

au centre de l’arène transpercé.

 

Foire de clochettes et de calicot,

morte la demi-lune gladiatrice,

de citron et d’orange, tourbillon

de la mort, tournoyant, et les toreros,

sous une allégorie volante

de palmes, d’éventails et de chapeaux. ».

« Corrida de toros »

Rafael Alberti.

 Datos

Rafael Alberti Merello, né le 16 décembre 1902 à El Puerto de Santa María, province de Cadix, et mort au même endroit le 28 octobre 1999, est un poète et dramaturge espagnol appartenant à la génération de 27. Après la guerre civile espagnole, il s’exile en raison de ses convictions marxistes. A son retour en Espagne après la mort de Franco, il reçoit la distinction Hijo Predilecto de Andalucía en 1983 et il est nommé docteur honoris causa par l’université de Cadix en 1985. Il reçoit le prix national de poésie en 1924 et le prix Cervantes en 1983.

 Anecdote :

Rafael Alberti a revêtu le costume de lumières dans les arènes de Pontevedra le 3 juillet 1927 sous les ordres de son ami et torero Ignacio Sánchez Mejías.

Au cartel : Ignacio Sánchez Mejías, Joaquín Rodríguez “ Cagancho”, Antonio Márquez et le rejoneador Antonio Cañero, ; toros de Murube.

Et en barrera : Don José María de Cossío.

Dans une interview, Alberti raconta la chose : “Yo era un gran amigo del torero Ignacio Sánchez Mejías. Me decía que como poeta me iba a morir de hambre, que los poetas no ganan nada. Te voy a nombrar banderillero de mi cuadrilla y te voy a pagar muy bien aunque no pongas banderillas. Ignacio me dio un traje naranja y negro, el que se había hecho de luto por la muerte de su cuñado Joselito. Salí, hice el paseillo y me dijo, métete en ese burladero. Y de frente sale un toro como la Catedral de Burgos y se vino hacía mi. Le dio una cornada al burladero, pero no lo rompió afortunadamente. Estuve viendo la corrida en el burladero, ante la burla de Ignacio que me hizo pasar ese susto (…) A la salida de la plaza, me corté la coleta: quiero decir que di por terminada mi carrera taurina. Tan sólo había durado tres horas »…

Patrice Quiot