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Le toro-toro…
Emblème de la feria vicoise. Mot de passe de l’aficion pure et dure, mais aussi d’un public à contre-courant des pince-fesses nîmois. Devise maison énoncée par le maire, Jean Arnaud*, un connaisseur de première: « Rester vrai, même si on se trompe ! » Et ils ne se trompent pas tant que ça, les Vicois. Début avril, sans la moindre ligne de publicité, les trois corridas de Pentecôte affichaient déjà complet. Depuis des semaines, tous les gîtes ruraux du département sont sur le pied de guerre. « On accueille des spectateurs qui viennent d’Arles ou de Marseille, qui passent devant Nîmes et qui ne s’y arrêtent même pas », glisse Jean Fitte. Pas une seule fois, dans l’histoire de ces arènes de 6 000 places, un toro n’a été gracié. Là encore, les Vicois perpétuent la légende et stigmatisent ces plazas branchées où l’indulto fait désormais partie du décor. « On gracie le collaborateur, déplore Jean-Jacques Baylac, jamais l’adversaire. »
Forcément, cette insolente réussite épicée de fierté gasconne en indispose plus d’un. Là où Simon Casas, une fois encore, monte au créneau – « La réputation des toros vicois ? Pfff ! Mettez un cafard dans une soucoupe à café et il paraîtra énorme ! » – les autres organisateurs ruminent leurs déconvenues.
A Saint-Sever, dans les Landes, 100 kilomètres à l’ouest de Vic, la corrida se meurt doucement pour n’avoir pas su trouver sa voie entre les fastes de Nîmes et l’intégrisme vicois.
L’an dernier, Henri Tilhet*, le patron des arènes, a touché le fond. Dans la nuit du 26 au 27 juin 1992, un commando de toreros français, accompagné de quelques subalternes, exécute un toro et en blesse deux autres dans les corrales, à l’aide de flèches hypodermiques et d’un poignard. Plus tard, une fois inculpés de destruction de bien mobilier, ils expliqueront leur geste par le fait qu’aucun Français ne figurait au cartel du lendemain.
« Ils n’ont pas tort: toutes les portes que Nimeño II avait fini par enfoncer se sont refermées au lendemain de sa mort », affirme Felipe Martins*, qui, lui, ne faisait pas partie de l’équipée. N’empêche, l’aficion ne pardonnera pas de sitôt le sacrilège. Henri Tilhet, non plus. Il s’apprêtait déjà à engloutir 100 000 francs dans l’affaire. L’exaction lui en a coûté le triple. « Vous imaginez Olmeta qui fait sauter la maison de Tapie sous prétexte qu’il ne joue pas assez souvent avec l’OM ? »
A Saint-Sever, comme dans la plupart des autres places dites de 2e ou de 3e catégorie, les temps sont durs. C’est que les nouveaux adeptes de la tauromachie sont avant tout des consommateurs de ferias. « Toutes les petites villes qui organisent une corrida, et rien qu’une corrida, bouffent de l’argent », affirme Henri Tilhet. Reste la solution du coup de poker. Changer de date ? « Il n’y a pas un seul dimanche de libre entre le 13 juin et le 23 septembre dans un rayon de 40 kilomètres autour de Dax. » Enrôler César Rincón ? « Il reçoit 200 propositions par saison. Je sais qu’il y a la mairie derrière moi, mais bon ! je n’ai pas envie de traverser les rues de Saint-Sever en zigzag… » Mettre la clef sous la porte, alors ? « Vous n’y pensez pas ! Une fête sans toros, ce n’est plus la fête ! »
Hubert Yonnet* en sait quelque chose.
En 1859, son arrière-arrière-grand-père importait en France les premiers toros espagnols. Aujourd’hui, cette dynastie d’éleveurs camarguais a fini par conquérir la reconnaissance du mundillo. Ces dernières années, Yonnet a vendu des toros à Madrid, à Séville et à Barcelone. Honneur incommensurable accordé à un étranger sur un marché tenu d’une main de fer par les Espagnols. Mais, là encore, il en faudrait davantage pour nourrir son homme: dans son domaine de la Belugue, en bordure des étangs de Vaccarès, Hubert Yonnet réalise la moitié de son chiffre d’affaires avec les circuits des tour-opérateurs qui visitent son élevage. Quand le premier des ganaderos français vend ses toros 30.000 francs, don Eduardo Miura cède les siens contre 150 000 francs l’unité.
La corrida en France ne sera jamais autre chose qu’un produit d’importation dont le cours est irrémédiablement fixé au-delà des Pyrénées.
Pourtant, les chiffres, les pertes des uns et des autres, les conversions en pesetas, les querelles de clocher, le flux et le reflux des modes, les toreros qui arrivent en jean aux arènes, les caméras qui s’immiscent dans leur chambre d’hôtel – autant de rites piétinés – n’empêcheront pas des gamins de courir derrière leur étoile.
Aujourd’hui, il s’appelle Juan Soto*. Il est français. Gueule d’ange et tignasse brune. Chaque jour, il s’entraîne à l’école de tauromachie de Rodilhan, à côté de Nîmes, qui regroupe une cinquantaine d’apprentis toreros. A 17 ans, il est le plus prometteur d’entre eux. Son idole n’est ni Rincón ni Chamaco. « Je me sens très proche de Joselito. Comme moi, il a eu une enfance malheureuse, ses parents ont divorcé très tôt, et il est sorti d’une école de tauromachie. L’an dernier, j’ai perdu mon père au même âge que lui. Je crois qu’il faut surmonter un tas d’épreuves pour devenir enfin torero. » L’avenir de Juan Soto ? « L’avenir n’existe pas ; dans le milieu de la corrida, il n’y a que le passé et le présent. Le futur, c’est le toro qui décide. », dit-il doucement.
Henri Haget
« L’aficion à la française»
(«L’Express» du 27/05/1993)
Datos
*Jean Arnaud (1926/2018) : Notaire retraité, maire de Vic-Fezensac de 1989 à 1995, il avait présidé le club de football ainsi que le club taurin.
*Henri Tilhet : Entrepreneur saint-séverin, ganadero de course landaise, président de la commission taurine de ST Sever en début des années 1990, organisateur de spectacles tauromachiques.
*Felipe Martins né le 17 octobre 1965 à Aveira (Portugal), son père fut le palefrenier de Conchita Cintrón. Alternative le 4 août 1991 à Bayonne devant le toro « Claro » de José Luis Vasconcellos, parrain Joselito, témoin Rafi Camino.
*Hubert Yonnet (1927/2014) Président de la confrérie des Gardians, c’est lui, qui en 2012 a signé l’acte notarié pour les 500 ans de cette institution. Il a dirigé jusqu’en 1999 les arènes d’Arles et était reconnu par les plus grands organisateurs de spectacles espagnols ; ses toros ont foulé les ruedos de Madrid en 1991, de Séville et de Barcelone
*Swan Soto né le 20 février 1976 à Nîmes. Alternative le 19 avril 1998 à Benicarló (Espagne) devant le toro « Abrileño » de Torrestrella, parrain El Fundi, témoin Juan Villanueva ; s’est reconverti dans la peinture et l’apoderamiento…
Patrice Quiot
