Autre temps, autres mœurs, autre écriture…
« L’autre dimanche, Toulouse, cité palladienne, honorait les deux spectacles qui lui sont les plus chers : le rugby et la corrida. Sous le soleil radieux d’une magnifique journée printanière, la ville rose présentait cette animation frémissante qui n’appartient qu’aux cités méridionales. Sur le stade verdoyant, Toulon et Bayonne luttaient ardemment pour une question de suprématie sportive ; sur la piste grisâtre de la nouvelle arène toulousaine, – trois matadors, parmi les meilleurs de l’heure, essayaient de retrouver les succès enivrants dans la lutte séculaire de l’homme et de la bête. Mais le Sport et la Corrida avaient fait alliance. A peine le premier taureau venait-il de succomber sous le coup d’estoc décisif de Lalanda, que l’amphithéâtre fut envahi par un bataillon de bérets. Feintant, crochetant, enjambant les travées, les supporters basques annonçaient la victoire de l’Aviron et venaient vibrer aux exploits de La Serna, grand triomphateur de cette corrida mémorable. Le « torero-médecin » fut d’une activité prodigieuse. Plus ardent que le taureau qui ne l’était guère, il alla le défier jusque dans ses retranchements, debout d’abord, puis complètement agenouillé. Sa muleta se mua en aimant devant cette bête rebelle. Sans cesser de maintenir son emprise, elle voleta légère et ailée. Quelques secondes plus tard, devant la bête médusée, La Serna s’asseyait à quelques pas des cornes avec cette nonchalance qui n’appartient qu’à lui. Son second taureau, combattant noble et loyal, devait lui permettre des passes d’un rare brio : « naturelles » où la corne frôlait le corps de l’homme en le contournant sans cesse, fioritures élégantes faites avec une rare impassibilité et dans un rythme enlevant. Par ailleurs, tout l’après-midi, la cape moelleuse et douce du célèbre torero fit merveille, s’enroulant et se déroulant en volutes gracieuses dans les passes en éventail. Aux côtés de La Serna, Lalanda fut terne et peu décidé, sauf dans une suite de « véroniques » à genoux. Mais Estudiante, un instant malchanceux, trouva devant le dernier encorné d’Estrémadure, d’une admirable franchise d’attaque, l’occasion de briller dans la manière probe, loyale et classique qui est la sienne. Quatre de ses passes, virevoltant sur les cornes mêmes, resteront longtemps gravées dans la mémoire des aficionados.
Dimanche, les mêmes matadors se retrouvaient dans les arènes montoises. De tous les coins les amateurs étaient accourus. Chacun, croyant voir La Serna, s’en retourna déçu. Le bétail, léger et faible dans l’ensemble, incita le déroutant torero à se ménager. Mais Lalanda, cette fois décidé, fit le complet étalage de sa maîtrise. Avec ces animaux, sa facilité parut dérisoire. On revit sa célèbre mariposa, ses «naturelles» aisées et toute la gamme de ses habituelles fioritures. L’élégant Estudiante retrouva son succès du dimanche précédent, dans des conditions identiques. Comme à Toulouse, il se distingua au dernier taureau, un produit de l’élevage salmantin, tacheté de blanc et très ardent. Son jeu comporta des détails magnifiques : trois «véroniques», talons au sol, qui dressèrent la foule dans une ovation unanime, des «naturelles» pleines de chic, une virevolte risquée et des passes de poitrine d’un calme et d’une immobilité impressionnants. Il fut, soudain, accroché par la corne, jeté au sol et l’émotion fut intense. Mais Estudiante se releva sans blessure et, lorsqu’il quitta la plaza, il avait largement gagné la partie et conquis tous les cœurs ».
Auguste Lafront.
«Match», 22 mai 1934.
Datos
Auguste Lafront «Paco Tolosa» (Toulouse ; 23 février 1906/Toulouse ; 15 juillet 2002). Il assiste à sa première corrida le 14 juillet 1921. Pour marquer son identité de toulousain, c’est sous la signature «Paco Tolosa» qu’il écrira de multiples chroniques dans les revues taurines et les quotidiens régionaux et signera ses reportages sur des férias espagnoles dans «La Dépêche du Midi» (1969-1975). Il publie de nombreux ouvrages tauromachiques dont l’incontournable «Histoire de la corrida en France du second Empire à nos jours » (1977). Paco Tolosa restera dans la mémoire taurine comme l’un des plus grands revisteros français.
Marcial Lalanda del Pino, (Rivas-Vaciamadrid 20 septembre 1903 / Madrid 25 septembre 1990). Fils et petits-fils de mayorales, il se lance dans le toreo très jeune. Il est considéré comme l’un des plus grands de son époque.
Débuts en public : Alameda de la Sagra (province de Tolède), le 14 août 1914.
Présentation à Madrid : 24 juin 1920. Novillos du duc de Varagua.
Alternative : Séville le 28 septembre 1921. Parrain, Juan Belmonte ; témoin, «Chicuelo». Toros de Rafael Surga.
Confirmation d’alternative : 7 mai 1922. Parrain, Juan Luis de la Rosa ; témoin Manuel Granero. Toros du duc de Veragua.
Premier de l’escalafón en 1922, 1925, 1929 et 1930.
Dans « Mort dans l’après-midi », Ernest Hemingway le décrit comme un matador «complet et scientifique, le meilleur qu’il y ait en Espagne ».
Victoriano de la Serna y Gil «Victoriano de la Serna » (Sepúlveda 1er septembre 1910/Valle de Alcudia (Ciudad Real) 22 mai 1981). Né dans une famille aisée, il fait des études de médecine à Valladolid avant de se lancer dans la tauromachie sous la houlette de Bienvenida (El Papa Negro). En 1931, c’est un novillero qui n’a toréé qu’une dizaine de corridas qui se présente à Madrid et qui stupéfie l’aficion madrilène par sa façon de toréer à la cape. Il soulève une intense émotion sans aucun tremendisme. Il prend des risques inouïs en restant immobile, affrontant l’animal de face, ce qui lui vaudra plusieurs blessures sérieuses. Sa carrière très courte connaît son apogée en 1933 – 1934. En 1936, il est enrôlé dans l’armée franquiste comme médecin militaire et jusqu’en 1940 torée très peu ou pas du tout. Pendant une carrière d’environ quatre à cinq ans, il a participé à 356 corridas et estoqué 513 toros.
Luis Gómez Calleja «El Estudiante» (Alcalá de Henares 20 février 1911/ Madrid 14 juillet 1995).
Présentation à Madrid : 2 août 1931 aux côtés de Cecilio Barral et Rafael Mira « Minuto» – Novillos de Juan Cobaleda.
Alternative : Valence, le 20 mars 1932 ; parrain, Marcial Lalanda ; témoin Vicente Barrera – Toros de l’élevage de Carmen de Federico.
Confirmation d’alternative: 21 avril 1932 ; parrain, « Cagancho » ; témoin Vicente Barrera – Toros de l’élevage du duc de Tovar.
Premier de l’escalafón en 1938, à égalité avec Jaime Noaín.
Concernant sa personnalité, José María de Cossío écrit : « Ses efforts et son triomphe sont doublement méritoires, puisqu’il les a remportés face à des toreros tels que Manolete et Pepe Luis Vázquez, avec lesquels il partage à part entière les succès dans les arènes. En 1944, douze ans après son alternative, Luis Gómez est au sommet de sa forme et, sans faiblir et avec une ténacité admirable, il continue à disputer dans les arènes la vedette aux plus grands noms ».
Arènes de Toulouse : De 1895 à 1897 : Premières corridas à Toulouse aux arènes du Busca. 1897 : Création de la première association, «Les Aficionados toulousains», par le vicomte Combettes de Caumon qui dote la ville de vraies courses espagnoles. 1921 : Reprise des corridas, interrompues avant la guerre aux nouvelles arènes des Amidonniers. 1925 : Démolition de ces arènes pour raisons de sécurité. 1934 : Reprise des corridas aux arènes de Balma. 1938 : Démolition de ces arènes à cause d’un manque d’entretien dû aux problèmes d’organisation liés à la guerre civile espagnole. 1949 : Corrida au stadium-vélodrome du parc des sports de Toulouse. De 1953 à 1976 : Les arènes du Soleil d’Or, construites en béton sur la rive gauche de la Garonne pouvaient recevoir 14000 spectateurs ; après celles de Nîmes, c’était les plus grandes de France. Simon y torée le 5 octobre 1969. 3 octobre 1976 : Dernière course donnée à Toulouse ; ce jour-là, un jeune novillero français coupe trois oreilles et une queue : Nimeño II…
Patrice Quiot
