Le bel charroi de Nîmes et la lance dorée du Campeador… (2)
Il est la quatorzième heure et c’est le bel charroi de Nismes.
Nismes de bannières est toute ornée, ses gens descendent dans les rues en chantant, des hautbois jouent, des voix mélodieuses se rencontrent. Des cavaliers entourent des charrettes, portant courroies et besaces, le ciel est d’azur, la bonne chère cuit dans des marmites offertes à l’encan et des enfants jouent à la billette.
Jamais fête me donna tant d’heur et je fais festin d’une anchoïade. Si le Roi me disait : « Pour t’en défaire je te donne le quart de la France, le quart des marchés, des archevêchés et des villes. » « Non en ferai, Sire, pour tout l’or sous le ciel, je ne quitterai pas la ville aujourd’hui. Elle est bonne à y vivre le jour où, sous la protection de ton cimeterre, combat José Antonio, celui de La Puebla, lui qui, jamais, n’aurait eu l’outrecuidance de jeter regard envieux à la lance dorée du Campeador » lui répondrais-je.
Il est la quinzième heure ; celle de la sieste.
« L’indolence d’un gros bourdon
Me ramollit pour de bon
Je suis au mazet
Et n’ai plus qu’à me laisser glisser
Dans les bras d’un trône en osier
Loin de la géhenne des embrassades d’amis retors
Mais à ma peine du larcin de la lance dorée du Campeador. »
(Daniel Jean Valade, « Le Divin Chauve », échevin de la ville attaché aux choses du gai savoir in «Faï tira Ginette».)
Vint la dix-septième heure.
Vinrent aussi Maistre Serge et Dame Mireille, dextres, galants, de hait, tout de frais habillés dans le bel charroi de Nismes. Maistre Serge mérite honneur car son délice est la parole, laquelle il n’interrompt que pour vaquer à ses livres, ceux des poètes et philosophes païens se laissant quelquefois emporter par leurs opinions mais préférant cependant le bon goût de la vie à la philosophie des sages du monde. Avec cestui là et Dame Mireille, nous passâmes bel moment et trois belles heures à voir dompter les bêtes irraisonnables que des spadassins ibères ou françois occirent d’estoc, donnant grand plaisir à ceux qui goûtent cet exercice.
Puis, Maitre Serge partit en son oustau à fin d’y finir d’escrire son dernier livre d’heures mais Dame Mireille resta avec nous ; par son charme et ses manières, on eut dit une Vierge d’Hispanie ; elle me mit cependant à la question : « Vous promîtes à Maistre Serge sous peine de son courroux de lui révéler le secret. Alors donc, hoc et nunc, ubi est Campeadoris pilum ? ». En grand dépit, je confessai sur les Saintes Ecritures que je l’ignorois.
Il est la vingt et unième heure et c’est le bel charroi de Nismes.
Avec d’autres fols amis en regardant passer les damoiselles en taille, en lançant des calembredaines aux constellations naissantes, en faisant pieuses dévotions à la sorcellerie de Rafael le Gitan, aux nobles gestes du Curro de Camas ou à la belle figure de celui d’Albacete, nous nous abreuvons au Guadalquivir des étoiles dans la belle intempérance de la tchatche, mais nenni de l’essoyne de la lance dorée du Campeador.
A la vingt deuxième heure du charroi de Nismes, le bel et grand «Rubio», fils de Guy et Jacotte, prince de la Vistrenque, majourau de la Pétanque et duc des Cabanes, eut faim.
Nul n’eut l’outrecuidance de le dédire.
« Nous irons faire bonne chère à l’hostellerie de Nicolas pour y festoyer de brandade et tripoux et y boire le bon vin des Costières qui enjolive la vie. Pascalin, le maitre-queue du lieu, est un vassal que j’alimente en muges et anguilles qu’aimait Paquirri. Il fait bon le voir, précisa le roux somptueux, car il porte bonne trogne et a presque dix et huit mentons ; il est merveilleusement flegmatique des fesses, tant de sa complexion naturelle que de la disposition qui lui est advenue par trop humer de morcilla et par trop lire Del Moral. Et s’il advint qu’il soit dépit, courroucé, fâché ou marri, il trépigne, il pleure, il crie, pour lui apporter à boire ce qui le remet en nature, et soudain il demeure gai et joyeux comme à la lecture d’une chronique du bon Durand de Lansargues. Une de ses duègnes m’a dit, jurant sa foi, que de ce faire il était tant coutumier, qu’au seul son des flacons il entrait en extase, comme s’il goûtait les joies de paradis. En sorte qu’elle, considérant cette complexion divine, pour le réjouir au matin, faisait devant lui sonner des verres avec un couteau, ou des casseroles avec leur couvercle, auquel son il s’égayait, il tressaillait comme mouche sur merde fraiche, dodelinant de la tête, se léchant les doigts et barytonant du cul ».
Nous y soupâmes à cinquante dans grand charivari et tintamarre, mais nenni encore de l’essoyne de la lance dorée du Campeador.
Simon, l’homme le plus fort du monde, était en ce lieu . Oncques, pour l’avoir contraint par conjugaison de cautelles et subterfuges à adouber en son fief celui dont une grande partie de la généalogie avait vécu plus près de Cipango que de La Gazelle, il m’aurait joyement donné un coup sur mon heaume d’or gemmé de pierreries et, par son estoc, m’aurait joyement tranché la jambe. Mais, aujourd’hui, apaisé et tout dans la gloire du juste, il m’embrassa. « La lance dorée du Campeador, cestui la qui battait le soleil, est près de toi ; trouve-la » souffla-t-il en mon oreille.
Par ce faisant, tout ragaillardi de cognoistre partie du secret, en moult et moult facéties, galéjades, railleries balivernes, coquecigrues, fadaises et fariboles, nous continuâmes encor et longtemps notre grand estrambord. Puis, à l’heure où se disent les prières des laudes, vacillant sur nos gambes comme un toro de Jandilla, nous retournâmes à nos logis, donnant notre onction divine aux camions des poubelles et à un coche de cuadrilla garé en vrac devant «L’Atria».
Dépassant de son coffre, dans le jour naissant et sous la lumière verte du néon de l’hôtel, brillait une hampe dorée. Je m’en saisis ; un sceau de cire rouge retenait un testament qui flottait au vent du matin :
« Ceci est ce que je veux : Je suis la lance dorée du Campeador. J’ai piqué des millions de toros : Barbudo, Jocinero, Bailador, Pocapena, Granadino, Islero, Avispado, Burlero, Timador, Vitola, Cubatisto sont de ceux-là, mais aussi Ratón, Atrevido, Cigarrón, Sedoso, Buenasuerte, Velador, Faculdades, Clarin, Bastoncito et d’autres. Je connais l’Espagne des légendes, les ventas des bords des routes, le visage du Christ du Prendimiento, les chênes verts de Salamanque, le jour du Corpus, la plage de Sanlúcar et les champs de coquelicots de Benalup. Mais le vent qui souffle dans les clairs citrons m’a raconté le bel charroi de Nismes. Alors j’ai quitté Hispalis un soir de lune verte, voyagé en cette terre inconnue et ai enfin rejoint votre cité. Harassé, je me suis allongé là où je suis pour rêver de son amphithéâtre plein le dimanche de Pentecôte. Celui d’ici qui me trouvera me serrera dans ses bras et m’y amènera. Là-haut au dernier rang des gradins de pierre, avec les mistons de la ZUP, les filles de Calvas et les déshérités du monde, entouré de la liesse populaire, tout près du Seigneur Tout Puissant, je serai à ma vraie place. Puis, sur l’aile d’un gabian, je retournerai dans ma ville pour y dormir enfin tranquille à l’ombre d’un palmier, pas bien loin de Federico parmi les orangers et la bonne menthe ».
C’est le nouveau temps de printemps ; les bois feuillissent, les prés reverdissent et les oiseaux chantent bellement pour fêter la Féria de Pentecôte dans le bel charroi de Nismes. Ceci, chaque année encore, autant que Dieu me prêtera vie, j’y serai et en ma compagnie iront deux hirondelles…
Patrice Quiot
