Boca de corazón…
Il n’avait pas de bras et pas de jambes non plus, un homme-tronc, c’est comme ça qu’ils appelaient ça. Il ne pouvait pas courir avec ses voisins en jogging, cueillir les fleurs d’orangers et les fruits défendus ou se battre avec ceux qui lui offraient des chemises à manches courtes. Il avait des yeux qui ne voyaient pas la couleur des améthystes des Incas et des oreilles qui n’entendaient pas le cri des mouettes volant au-dessus de la baleine blanche que traquait le capitaine Achab.
Il s’appelait Nestor Pachacamac ; c’est son père qui lui avait gravé au couteau son nom sur sa poitrine glabre.
Mais à Arequipa où il vivait, sa bouche en avait fait une légende. De sa gorge infirme sortait une voix d’or, une voix qui s’éraillait comme celle des cantaoras de Paterna de Rivera, piquante comme la barbe des bergers, rude comme celle des chasseurs masaïs qui s’abreuvent du sang de leurs vaches, inquiétante comme celle des muezzins de Kaboul. Mais aussi, une voix qui savait s’alanguir, qui réveillait les rêves des eunuques noirs caressant des gitons grecs à la cour de la reine de Saba, une voix qui portait aux étoiles le cri des torturés chiliens et le silence du désert d’Atacama.
Cette voix disait la vie et ce qui importait à Federico : Le tranchoir du boucher et la roue du chariot transportant des animaux morts, la lune pelée et les mouches, les placards humides et les décombres, les saints couverts de dentelle, la chaux et la ligne blessante d’avant-toits et de miradors. Comme le rossignol assassiné entre Aznar et Alcafar sa voix disait tout ce qui porte de minuscules herbes de mort, des allusions et des voix, perceptibles pour un esprit lucide, qui réveillent notre mémoire avec l’apparence inerte de notre propre passage.
Nestor chantait les toros de là-bas, de l’autre côté du charco. Il chantait ceux que lui avait racontés «Manolete», le «Espinoso» de Torecilla à Mexico et le «Ratón» de Madrid ; il chantait les cinq Portes du Prince du Curro ; il chantait le «Faculdades» de Juan Antonio Ruiz, le «Clarín» de Jose-Mari, le «Buenasuerte» de celui de Zahara de los Atunes, le «Despacioso» de l’ancien mitron Francisco Camino Sánchez, le «Bastoncito» du Colombien et le «Pañolero» de celui d’une ville où poussent des micocouliers. Il chantait aussi les maletillas aux yeux verts endormis dans les fossés, et il chantait «Le Sanglier», «Vovo» ou «Goya».
Pendant des heures entières dans une langue jamais décryptée et aujourd’hui définitivement perdue, ses coplas se transformaient en longs muletazos qui épelaient une à une les vingt-huit maisons que les Arabes nomment manazils ou l’écliptique en douze parties égales que les Chaldéens appelaient le zodiaque.
Nestor était un héros qui actuait uniquement pour les pauvres qui le récompensaient d’un baiser sur la bouche et d’une feuille de coca. Maria Callas, sa maitresse, lui en voulait et se montrait jalouse de lui qui refusait le luxe décadent qu’elle proposait de lui offrir. Il aimait les grands arbres.
La nuit quand il disparut, une constellation explosa en plein ciel et, au moment même où tous les toros s’éteignirent, naquirent des millions d’hommes, beaux, grands, forts et orgueilleusement idiots…
Patrice Quiot
