Margarita a perdu son dernier pétale…
Depuis quelques semaines déjà, le vent du temps s’était fait plus lourd sur les pétales de Margarita. Ses 88 printemps s’étaient déposés en elle comme autant de temporadas traversées avec courage et douceur. Hier matin, son dernier pétale s’est détaché sans bruit… et la fleur s’est refermée pour s’endormir dans la lumière. Dieu a entrouvert les portes et Margarita s’y est glissée entre ses mains, paisible, confiante, entourée et protégée par son amour de fille Vicky.
Margarita… C’était bien plus qu’un prénom. C’était une présence. Une chaleur. Une évidence. Une amitié indestructible avec Christian et Alain. Une relation tissée d’amour, de protection et de fidélité, comme celle d’une mère pour ses fils. Son histoire s’est mêlée à jamais à celle du petit Nîmois parti conquérir le Venezuela. Tout a commencé en octobre 1977, à Valencia, sa ville natale, là où elle avait vu le jour le 18 juin 1938.
Elle appelait Christian « Maricón » avec cette tendresse espiègle que seuls les êtres profondément liés peuvent se permettre. Pour les « Nimeños », Margarita était un pilier discret, une ombre bienveillante, une force silencieuse. Christian trouvait en elle un refuge, un port d’attache dans les tempêtes et les triomphes.
Elle était tout à la fois : apoderada attentive, chauffeur infatigable, cuisinière aux saveurs du cœur, confidente des heures sombres, psychologue improvisée, couturière des urgences. Elle rapiéçait les costumes comme elle apaisait les âmes.
Lorsque Christian s’échappait vers la plage aux oiseaux, à « la Playuelita », pour respirer entre deux combats, Margarita veillait. Sous les palétuviers, elle suspendait le sac de langoustes, tendait les hamacs, préparait l’ombre et le repos. Alain raconte ces scènes dans « Recouvre-le de lumières » comme on évoque un sanctuaire simple et sacré.
Elle ne demandait rien. N’attendait rien. Elle donnait. Par amour. Seulement par amour.
En mai dernier, lors de l’hommage à Christian à Las Ventas, il était impensable qu’elle ne soit pas là. Assise à la table des intervenants, elle a reçu une ovation immense, debout, vibrante, comme un remerciement collectif pour une vie offerte aux autres. Les toreros, les apoderados, les journalistes… Tous avaient franchi un jour le seuil de sa maison. Tous avaient goûté à son hospitalité. Elle n’ouvrait pas seulement sa porte : elle ouvrait son cœur.
Lors de cet hommage, le maestro Victor Mendes confia avec émotion : « Elle était le phare des toreros quand, égarés et le cœur incertain, nous arrivions au Venezuela. Chez elle, une lumière restait toujours allumée : un couvert dressé, un lit prêt à nous accueillir, et la chaleur d’une maison qui devenait la nôtre. »
En septembre dernier, elle était venue à Nîmes, caresser pour une dernière fois, le bronze froid de la main de Christian, sur ce parvis des arènes où trône cette statue qui n’est pas seulement un monument, mais un sanctuaire. Un dernier moment, un dernier repas, un dernier partage et un dernier baiser.
Aujourd’hui, j’imagine Christian, malicieux, campé à portagayola aux portes du ciel, prêt à l’accueillir depuis son fameux balcon céleste. Il doit sourire, impatient de la voir arriver. Ils vont se retrouver, se taquiner, se chamailler encore, comme ces deux êtres qui, au fond, n’en formaient qu’un.
C’est une histoire simple.
Mais les histoires simples sont les plus grandes.
Que Dieu la recouvre, elle aussi, de lumières… éternelles.
Hasta siempre, Margarita…
Jean-Charles Roux



