Biiien, Edgar, biiien !!!
« Il me semble qu’il n’est pas une héroïne de Calderón, de Lope de Vega, de Rojas, qui n’ait assisté, au moins une fois, à une corrida de novillos. C’est dans cet amusement qu’elles ont trempé de bonne heure leur âme tragique. La Chimène du Cid n’a-t-elle pas une goutte de sang de taureau dans le cœur? Qui voudrait le jurer après avoir lu les romances ? On croit que cette férocité va mal avec l’amour. Oui, avec l’amour de Florian, mais non avec celui de Calderón. Il n’est pas un amant passionné qui ne préférât cent fois voir la femme qu’il aime assister à ce carnage, plutôt qu’à ces petites pièces bourgeoises, demi-fades, demi-obscènes, où nos grandes dames vont perdre non la pitié, mais la pudeur et la hauteur de l’âme. Ce spectacle, si fortement enraciné dans les mœurs, n’est pas un amusement, c’est une institution. Elle tient au fond même de l’esprit de ce peuple. Elle fortifie, elle endurcit, elle ne corrompt pas. Qui sait si les plus fortes qualités du peuple espagnol ne sont pas entretenues par l’émulation des toros, le sang-froid, la ténacité, l’héroïsme, le mépris de la mort ? Dans les légendes du Nord, Siegfried, pour être invincible, se baigne dans le sang du monstre. Ni le souffle du Midi, ni la galanterie des Maures, ni le régime monacal n’ont pu amollir l’Espagne, depuis qu’elle reçoit l’éducation du Centaure. De combien de jeux dissolus ces jeux robustes ne l’ont-ils pas préservée ? Le taureau a toujours combattu avec elle ; son front orné d’une devise d’argent et d’or, il a vaincu Mahomet, Philippe II, Napoléon. Si j’étais Espagnol, je me garderais bien de porter, au nom des subtilités nouvelles, la moindre atteinte à ces jeux héroïques ; je voudrais, au contraire, leur rendre tout leur lustre. Supprimer, comme quelques personnes vous le conseillent, les courses de taureaux, vous voilà aussitôt envahis par le théâtre étranger, le vaudeville, les propos à double sens, les fadeurs et les obscénités bourgeoises. Sans compter que le véritable art trouve infiniment mieux son compte dans le coup d’épée de Montes que dans tout cela ; vous vous énervez et vous ne vous civilisez pas. Je n’entends jamais les étrangers inviter l’Espagne à se défaire de ses corridas sans penser à la fable du lion qui raccourcit ses ongles. »
Edgar Quinet (1803/1875).
Mes vacances en Espagne (1846)
Datos
Edgar Jean Louis Quinet, né le 17 février 1803 à Bourg-en-Bresse (Ain) et mort le 27 mars 1875 à Versailles (Seine-et-Oise, actuelles Yvelines), est un historien, poète, philosophe et homme politique français, républicain et anticlérical.
« Quand je visitai l’Espagne, en 1843, j’étais tout rempli de l’étude des poètes du seizième siècle. L’Espagne était alors en pleine renaissance littéraire. De toutes parts éclataient les premiers germes d’un esprit nouveau. Je pris plaisir à décrire cette renaissance. Les hommes que l’expérience de la vie publique avait blessés se consolaient au spectacle de l’imagination et de la poésie. Verrai-je aujourd’hui l’Espagne et le Portugal des mêmes yeux qu’en 1843 et 1844 ? Je le crois ».
Edgar Quinet/ 1857
Patrice Quiot
