19, 20 et 24 mai 1939 : La Feria du Caudillo… (1)
Le 1er avril 1939, le général Franco annonça par un bref communiqué de deux lignes la fin de la guerre civile espagnole. La guerre avait duré 1000 jours, détruit villes et villages et les morts se comptaient par centaines de milliers. Mais c’était terminé et la victoire militaire du camp national était incontestable…
Le grand défilé du vendredi 19 mai 1939, décrété jour férié pour l’occasion, devait être le point d’orgue des célébrations de la victoire franquiste en même temps que l’aube d’un temps nouveau pour l’Espagne. Le pays était ruiné, mais on n’avait pas lésiné sur les moyens ! Des dizaines de milliers de drapeaux bicolores avaient été distribués, des centaines de portraits du général victorieux décoraient les façades des immeubles madrilènes abîmées par la guerre et le bon sens populaire incitait à pavoiser fenêtres et balcons aux couleurs authentiques de l’Espagne, afin de manifester son enthousiasme sincère et spontané…
El paseo de la Castellana avait été choisi pour lieu des célébrations car c’était l’artère la plus longue, la plus large et la plus rectiligne de Madrid, traversant la capitale du nord au sud. Le général Franco descendit l’avenue vers 9 heures du matin dans une voiture découverte au milieu de la foule massée sur les trottoirs. Il était accompagné du général Saliquet et escorté par la “guardia mora” à cheval. Le général Saliquet avait été nommé en juin 37 général en chef de l’armée du centre qui combattait sur le front de Madrid et avait reçu la reddition des Madrilènes le 28 mars 1939. En septembre 1936, Saliquet était l’un des généraux de la junte qui avaient approuvé la nomination de Franco comme généralissime et chef du gouvernement national ; enfin, parmi tous les généraux de l’armée franquiste, il était le plus âgé. Il concentrait donc en sa personne la légitimité, la caution morale et le soutien que l’institution militaire avait apportés au caudillo depuis le début de la guerre civile.
La “Guardia mora” était une troupe d’élite formée de soldats marocains qui, depuis le soulèvement militaire au Maroc espagnol de juillet 36, formait la garde personnelle de Franco. Outre la touche exotique apportée par cette escorte, elle rappelait opportunément que Franco était un des militaires “africanistes” les plus brillants et que c’était au Maroc que ses dons au commandement s’étaient révélés. La présence de ces troupes coloniales jetait comme un pont symbolique entre le glorieux passé impérial des Rois catholiques et un avenir tout aussi impérial plein de promesses, puisque c’était-là le destin de l’Espagne et que la Providence avait voulu que le caudillo victorieux renouât les fils de l’Histoire rompus par deux siècles de décadence libérale……
La voiture conduisit Franco à l’imposant arc de triomphe de la victoire, monument d’architecture éphémère érigé pour l’occasion. En réalité, l’arc du triomphe du generalísimo: au centre, les immenses armoiries de l’Espagne franquiste, celles des rois d’Espagne surmontées de la devise franquiste: «una, grande, libre». Sur chaque pilier, le cri de ralliement rituel depuis la guerre civile: «Franco, Franco, Franco» à rapprocher du «Sanctus, Sanctus, Sanctus» des chrétiens. Sur le fronton, le mot immense de Victoire, faisant écho au Victor ornant l’estrade surélevée devant l’arc de triomphe, du haut de laquelle Franco présida le défilé. Il avait revêtu pour l’occasion un uniforme militaire, portait la chemise bleue des phalangistes et le béret rouge des requetés ; rappelant ainsi que le général victorieux était aussi le chef du parti unique, la Phalange Española Tradicionalista y de la J.O.N.S fondé en avril 37 et au sein duquel avaient fusionné les différents courants politiques et idéologiques de droite et d’extrême droite composant le «Mouvement national».
La cérémonie proprement militaire commença par un hommage au général Franco. Celui-ci se vit remettre par le général Varela la «Gran cruz laureada de San Fernando», la plus haute et la plus prestigieuse des décorations militaires d’Espagne qui le consacrait ainsi définitivement comme un héros – victorieux de surcroît – devant ses frères d’armes.
Pendant plus de 5 heures, 120.000 hommes défilèrent devant le generalísimo et un demi-million d’Espagnols. Ils représentaient tous les corps d’armée, toutes les armes ayant participé à la victoire. Selon les mots de Franco: «120.000 hommes dans un ordre parfait, dotés du matériel le plus moderne et efficace, représentant le million d’hommes qui ont formé les rangs de notre armée nationale».
Des soldats portugais, italiens et allemands défilèrent aussi (la Legión Cóndor en clôture), manière de remercier Mussolini, Hitler et Salazar, manière aussi d’informer les nations potentiellement hostiles que l’Espagne nouvelle pouvait compter sur de puissants alliés… Au-dessus des têtes des Madrilènes passaient à intervalles réguliers des escadrilles dessinant des « Franco » par leur ordre impeccable.
N’eût été la pluie qui tombait ce jour là sur Madrid, ce spectacle interminable aurait été parfait ! Les derniers soldats passés, le général Franco rejoignit sa voiture pour se rendre au palais de la Banque d’Espagne. Le général Saliquet y offrait un vin d’honneur. Franco, sans doute déjà légèrement grisé par son apothéose, improvisa une courte leçon de philosophie politique: « nous devons maintenant clore un siècle de frivolité; détruire à jamais jusqu’aux ultimes vestiges de l’esprit de l’Encyclopédie. Je parle de révolution, sans avoir peur du mot ».(« Nosotros tenemos ahora que cerrar la frivolidad de un siglo. Que desterrar hasta los últimos vestigios del espiritú de la Enciclopedia. Hablo de revolución sin que me asuste la palabra »).
Cependant, pour assurer son pouvoir personnel dans la durée, il manquait au caudillo une caution morale, celle de l’Eglise catholique. Ce fut l’enjeu de la cérémonie religieuse du lendemain 20 mai 1939…
A suivre.
