« Nous a-t-on seulement consultés ? »… (1)
Dans «L’Anniversaire de l’Infante», Oscar Wilde présente le nain comme «un jouet vivant pendant la fête, mais qui, une fois qu’elle est finie, n’est plus qu’un objet au cœur brisé».
4 juillet 2023; une chaleur étouffante règne dans le patio de cuadrillas des arènes de Teruel ; l’air est imprégné d’odeurs de géraniums fanés et de fleurs séchées; dehors, la campagne aride crépite en un bourdonnement silencieux qui recrée l’atmosphère suffocante d’un western de Sergio Leone.
Contre les murs blanchis à la chaux s’empilent des malles métalliques remplies de « trucos burdos, motos pequeñas con pegatinas de “Desguaces La Torre”, caballitos de trapo, un toro de mentira, escopetas de feria, tambores y maracas y una tablilla que anuncia un Victorino : « Bailador. 600 kg »… De absolutamente todos los utensilios del show, hasta del búcaro de agua fresca, cuelgan las etiquetas de Popeye Torero ».
Le «Portrait d’un nain tenant un livre sur ses genoux », également nommé «Don Diego de Acedo» ou «El Primo» de Diego Velázquez est exposé au musée du Prado ; ici quelques vingt personnes, Jimmy, Charo, Anderson, Patricia, Felipe, Fabio composent le spectacle «Popeye le Torero et ses Petits Marins».
Plus de Habsbourg pour les protéger ; plus de Philippe IV pour les abriter; plus de Cour pour les célébrer. Au XXIème siècle, seul, José Aymá essaye de recréer ses propres portraits à la Velázquez afin d’immortaliser les derniers bouffons, ces « gente de placer en vías de extinción».
Ils ont quitté Madrid à sept heures du matin en bus avec leurs familles et font la sieste dans la fraîcheur d’une pièce sous les gradins. Torse nu, Juan Ajenjo installe la console de mixage avec la bande son ; il travaille en short, tongs et lunettes de soleil, style années 80, le genre de tenue que portent les vacanciers attablés au restaurant. Une énorme médaille d’argent délavée lourde de symboles de foi, pend à son cou. Il teste les micros encore et encore, répétant devant un public invisible et des gradins vides qui reflètent sa voix grave. Juan interprète Popeye, dirige la troupe et commande toute son équipe avec l’habileté d’un maître de cérémonie. En 1974, à 20 ans il a endossé le rôle de torero comique pour la première fois avant de créer des spectacles comme « Fantasías en el ruedo », “Ovaciones en el ruedo” o “El Empastre”.
À l’époque, les fêtes taurines étaient florissantes et les calendriers des festivals taurins en Espagne et en Amérique parfaitement synchronisés. Aujourd’hui, elles périclitent annulées par les prétendus gardiens de la dignité humaine. En 2019, avant la pandémie, on ne comptait que 11 corridas comiques ; en 2021, à peine cinq ; et en septembre 2022, le spectacle des arènes de Madrid a été suspendu, soi-disant en raison de la faible affluence. Ces spectacles de corridas comiques qui sillonnaient les villages ont été le principal terrain d’entraînement de certains des toreros légendaires : Manuel Rodríguez «Manolete», Juan Antonio Ruiz «Espartaco», Ortega Cano, Juan Mora… La partie sérieuse du spectacle a subi une première attaque de la part des militants des droits des animaux qui dénonçaient la barbarie du sacrifice du becerro ; puis une autre au nom des personnes atteintes d’achondroplasie:
«Je ne sais pas, ils nous étouffent. Nous n’étions pas sûrs que ce que nous avons fait cet après-midi puisse avoir lieu. Nous remercions les autorités d’Aragon et le propriétaire des arènes pour leur compréhension. Des politiciens se sont exprimés à Madrid et ont déclaré que notre spectacle dénigrait les personnes atteintes d’achondroplasie et ont voté une loi nous interdisant de nous produire. Nous a-t-on seulement consultés ? » commente José Ayma…
A suivre…
Patrice Quiot
