Le crâne de Yorick…
« Hélas ! Pauvre Yorick ! Je l’ai connu, Horatio ! …Où sont tes plaisanteries maintenant Yorick ? Tes gambades, tes chansons, tes éclairs de gaieté dont hurlait de rire toute la table ? Aucune aujourd’hui pour moquer ta propre grimace ? Rien que cette mâchoire tombante ? Va donc trouver Madame dans sa chambre et dis-lui qu’elle a beau se mettre un pouce de fard, il faudra bien qu’elle en vienne à cet état-là. Fais-la rire avec cela… Horatio, je t’en prie, dis-moi une chose… Crois-tu qu’Alexandre a eu cette mine-là dans la terre ?».
Gratter l’écriture.
Jusqu’à l’os.
La dépouiller.
De sa graisse, de ses viscères.
De ses muscles.
De ses tendons.
De tout ce qui pèse.
Et l’alourdit de déchets inutiles.
Gratter.
Pour faire apparaître son squelette.
La structure.
De sa réalité.
La splendeur.
De son dépouillement.
Blanc.
Et sec.
L’écriture.
Comme une ascèse de l’écorché.
« Il nous faut peu de mots.
Pour exprimer l’essentiel » disait Eluard.
Le toreo.
Se devrait de faire de même.
Se débarrasser.
De l’inutile.
En gardant.
L’essentiel.
Qui est.
Sa charpente.
Véroniques.
Et sa demie.
Cinq des premières en allant au centre.
Et la seconde quand on y est.
Dans une odeur.
De camphre.
Derechazos.
Naturelles.
Vingt.
En tout.
De face.
Et une passe de poitrine.
Dans la règle.
D’un égarement.
Adornos.
Peut-être.
Mais six.
Ou sept.
Deux de Morante.
Comme des vertèbres de mica.
Un sombre de Rafael.
Un autre presque fébrile de Curro.
Deux du desgarro.
D’Emilio.
L’ultime.
Qui débute avec Joselito et se termine avec son frère.
Et un espadazo.
Orteguista.
Pour simplement.
Tuer.
Le tout en autant.
D’émaciations cristallines.
Rien de plus.
Nada más.
Le Viti.
En encore plus mortifié.
Camino.
Dans le longiligne.
Dámaso.
Dans la terre des sépulcres.
José Mari one.
Avec l’épure.
Ojeda.
Sans le labyrinthe cyclonique.
Alejandro.
Comme synthèse.
Squelette.
Essentiel du toreo véritable.
Qui montre.
Au toro qui est le maître.
Et lui dit.
Qu’il l’est
Dans une odeur.
D’éther.
Squelette.
De la vraie élégance.
Qui apprend au noir.
Ce qu’est la grâce.
Et le renvoie.
A son statut d’animal.
Dans l’odeur.
De grésil qui lui convient.
Le reste ?
Des broderies sur le vide.
Peu.
Ou pas grand-chose.
Un toreo.
De catafalque et de tentures.
De goupillon.
De chasuble et de mitre.
Un empilage.
Boursouflé de faux sacré.
A l’odeur.
Fade de l’encens.
Un excès de forme.
Habillé d’or.
Une absence de sens.
Exposée dans une chasse.
Loin de la vérité osseuse.
Du crâne de Yorick…
Datos
Yorick est le nom d’un personnage de fiction, bouffon à la cour royale du Danemark, dont seul le crâne apparaît dans Hamlet, l’une des plus célèbres pièces de théâtre de William Shakespeare (1564/1616) publiée en 1603. La scène se passe au début du dernier acte (V, 1) lorsque Hamlet entre dans le cimetière avec Horatio, le fossoyeur est en train de creuser la tombe d’Ophélien la fiancée d’Hamlet qui s’est noyée, et dont ce dernier ignore la mort. Il dérange de vieux ossements et le prince, qu’il ne reconnaît pas, engage la conversation avec lui, lui demandant « combien de temps un homme peut-il rester en terre avant de pourrir ? » Il lui présente alors un crâne en terre depuis 23 ans, le crâne de Yorick, le bouffon du roi. Hamlet comprend à ce moment-là que la mort est inévitable, et que l’être humain n’a aucune prise sur les événements de cette vie : « Même la chute d’un moineau est réglée par la Providence. […] Si ce n’est pas pour maintenant, pourtant mon heure viendra. Le tout est d’y être prêt. Puisque aucun homme ne peut apprendre, de ce qu’il va laisser, quand il faudra qu’il le laisse, résignons-nous » dira-t-il dans la scène suivante, juste avant le duel avec Laërte au cours duquel il va donner et trouver la mort…
Patrice Quiot
