Femmes : Juanita la bannie…

 

Née à Madrid en février 1917, Juanita Cruz se passionna pour la corrida dès son plus jeune âge ; vers 1931, âgée de quatorze ans, elle commença à toréer des becerros, puis, guidée par Rafael García Antón, torero retraité qu’elle épousera en 1948, elle fit ses débuts en public à León le 24 juillet 1932 et se présenta à Cabra le dimanche de Carnaval 1933 avec des erales de Sotomayor partageant le cartel avec Ramón Lacruz et un certain  Manuel Rodríguez «Manolete», alors inconnu et qui faisait lui aussi ses débuts.

Ce jour-là, Juanita coupa quatre oreilles et deux queues. Forte de ce succès, elle revint à Cabra le dimanche de Pâques avec des erales de Gamero Cívico, accompagnée de « El Bebé Chico» et «Manolete».

En 1933, malgré l’interdiction faite aux femmes de combattre et présentée comme une «exhibition féminine», Juanita participa à trente-trois spectacles et l’année suivante à cinquante-trois novilladas sans chevaux dont celles de Marseille le 7 mai (“Présentation en France de la célèbre femme-torera Juanita de la Cruz dont la presse du monde entier a relaté les exploits et qui torée et estoque avec une vaillance et un art extraordinaires. La jeune et belle matadora, accompagnée de sa cuadrilla de banderilleros, combattra et mettra à mort 2 jolis novillos erales (c’est-à-dire âgés de 2 ans) de la manade J.Sol, du Pébre. 4 beaux novillos de 4 ans, 4, de la même manade seront combattus et mis à mort par deux matadores de novillos réputés accompagnés de leurs cuadrillas complètes de banderilleros et puntilleros. Un toro emboulé pour les amateurs terminera le spectacle” disait l’affiche) et de Séville le 18 août avec des erales de l’élevage de Juan Belmonte coupant deux oreilles et une queue.

Elle fit ses débuts avec picador à Grenade le 5 mai 1935, remportant un triomphe retentissant. Cette même année, elle participa à quarante-six novilladas entre l’Espagne et la France et, le 2 avril 1936, fit ses débuts à Las Ventas, partageant l’affiche avec El Niño de la Estrella, Pascual Márquez (qui, le 18 mai 1941 dans les arènes de Madrid, gravement blessé par le toro « Farolero » de la ganadería de Concha y Sierra, mourra le 30 mai suivant) et Miguel Cirujeda, devant des novillos de Doña Carmen de Federico.

C’était la première fois qu’une femme participait à une novillada dans les arènes les plus importantes du monde et y remportait un succès retentissant salué par la critique et la presse madrilène ; le revistero Palacios d’«ABC» disait d’elle : «Juanita cuando está en la plaza vence y vencerá siempre con el arte a toda clase de prejuicios » et les journaux «Mundo Gráfico» et «Ahora» partageaient son avis.

Ce jour-là, Juanita portait «una falda de luces en vez de taleguilla» création de Ricardo García K-Hito, illustrateur de renom et rédacteur en chef du magazine «Dígame ».

Elle avait participé à dix-huit des soixante novilladas qu’elle avait signées avant le 18 juillet 1936, date à laquelle la guerre mit brutalement fin à sa carrière en Espagne. Au début de la guerre civile, Juanita partit pour le Venezuela puis en Colombie et au Pérou. Son succès fut tel qu’elle percevait 30 % des recettes brutes de la taquilla et que le 13 mars 1938, le directeur des arènes de Caracas voulut lui organiser un mano a mano avec Domingo Ortega. Ce dernier prenant l’offre pour une plaisanterie, le directeur lui dit : « Pues siento mucho que no quieras torear con ella, pero a mí la que me interesa que toree es Juanita Cruz más que tú ».

De là, elle partit à la conquête du Mexique, où elle se heurta aux mêmes préjugés et obstacles qu’en Espagne. Elle surmonta toutes ces difficultés et celle qu’on nommait «El Veneno de Pardiñas», «La Reina del Toreo» ou «Juanita Terremoto» prit l’alternative à Zacatecas, le 17 mars 1940, dimanche de Pâques, avec comme parrain le torero mexicain Heriberto García, affrontant des toros de l’élevage Cerro Viejo et coupant quatre oreilles à ses adversaires.

En 1940, elle tenta de retourner en Espagne, mais la tauromachie y était interdite aux femmes ; de plus, la censure empêchait les médias de toute mention ou commentaire des succès de Juanita en Amérique ; on raconte aussi que des toreros espagnols avaient répandu la rumeur que Juanita était communiste…

Juanita repartit en Amérique où le 12 novembre 1944 elle fut grièvement blessée à la Santamaría à Bogota, ce qui affecta gravement sa condition physique et elle ne participa qu’à quelques rares corridas, qui furent les dernières de sa carrière professionnelle.

Après la fin de la Seconde Guerre mondiale, elle revint en Europe, vécut d’abord en France avec son frère, lui aussi exilé du régime franquiste, où elle toréa sa dernière corrida avant de retourner en Espagne dans l’anonymat le plus complet.

A 57 ans, trop âgée pour revenir aux toros, elle tira sa révérence.

Elle mourut à Madrid d’une crise cardiaque le 18 mai 1981 en pleine San Isidro, à 17 heures ; « Lo demás era muerte y solo muerte a las cinco de la tarde» avait écrit García Lorca ; elle avait soixante-quatre ans et avait fait le paseo plus de sept cents fois.

Son tombeau, au cimetière de La Almudena, la représente grandeur nature, brindant de la main droite et tenant la muleta de la gauche. Sur le piédestal figure l’inscription :

« A pesar del daño que me hicieron en mi patria los responsables de la mediocridad del toreo de 1940 a 1950, brindo por España ».

 Datos en revue de presse :

 

Lors de sa présentation à Barcelone, «El Noticiero Universal» écrivait : « Juanita Cruz, guapa, esbelta, simpática, que sale, no con vestido de luces sino con vestido gris, de chaquetilla corta y falda y sombrero ancho, tiene una figura muy torera. Pero es que no solamente tiene muy torera la figura. Es que es torera toda ella ». La légende de la photo de Juanita entrant a matar disait : « Cuántos toreros que presumen de machos debieran tomar nota de esta señorita !».

 

A Valencia, le journal «El Clarín» fit l’écho suivant : « Para fomentar el turismo podríamos decir que fue organizada la novillada de hoy domingo día 24 de este caluroso mes de junio, ya que en distintas localidades de la plaza veían se extranjeros. Iba a torear una mujer española y sin duda la leyenda de la liga y la navaja en ella los atrajo hacia el coso taurino ».

 

La revue «Estampa» du 14 juillet 1934 consacra sa couverture et un long reportage à une étudiante et à deux dactylos qui avaient décidé de tenter leur chance dans les arènes. Sous une photo de Juanita donnant un muletazo, on pouvait lire : « Se pueden ver a estas chicas mientras las ayudaban a vestir de luces el día de la corrida ».

 

Le 12/05/1935, après son passage en piquée, le journal «La Libertad» nota qu’une fois de plus, il était démontré que le courage n’est pas l’apanage de l’homme et publia la photo de son triomphe au centre de l’arène, la chronique élogieuse du journal soulignant : « Quienes conozcan a Juanita Cruz, y aún más, quienes la hayan tratado, saben sobradamente que en ella preside una feminidad exquisita, una educación perfecta y una delicadeza casi incomprensible, precisamente por la índole de su profesión. Su presencia, su trato y gesto imponen el respeto debido a toda mujer si alguien fuera capaz de olvidarlo ante ella ».

 

Peu de temps après sa présentation en piquée à Madrid, Juanita toréa à Valencia et le journal « El Clarín» du 25/04/1936 publia un article intitulé : ‘El corazón de una mujer ha invadido los ruedos españoles’ dans lequel la poésie essaya de se mêler à la chronique taurine :« Es que, a Juanita Cruz, en los momentos de peligro, el gran peligro que corre, la vemos a través de su alma de mujer sutil, delicada, y nos la recuerda nuestra mente tal como la vemos en el teatro, en el café, llena de modestia, de simpatía y feminidad, cualidades que tanto la embellecen ».

Même si en 1934, quand Juanita avait dix-sept ans, «Torerías» écrivait :

« Hemos leído que por la Dirección General de Seguridad se ha informado favorablemente el caso de las señoritas toreras y que todo está pendiente de que el ministro de la Gobernación autorice la actuación de las mismas. Ya tenemos, pues, el feminismo invadiendo los ruedos. Porque no podemos creer que ese ministro encuentre argumento legal para oponerse al legitimo derecho que tiene la mujer para usar de las prerrogativas que la Constitución actual les confiere »…

Patrice Quiot