Double hommage à Alain Montouquiol…

Depuis que la nouvelle de son départ s’est répandue dans les rues de Nîmes et d’ailleurs, les hommages sont venus déferler à leur tour par tous les moyens de communication actuels. Il faut dire qu’Alain Montcouquiol pesait lourd dans l’esprit des aficionados et du monde professionnel, aux côtés de l’image de son illustre frère, mais aussi pour sa propre « dégaine », pour son passé taurin, pour tout ce qu’il a apporté à Christian, ainsi que pour son sens de la retenue… Un brin renfermé, un brin secret, lettré, cultivé, modeste, il a, c’est certain, marqué son époque…

Je suis persuadé que d’autres sauront encore mieux que moi cerner le personnage et parmi ce que j’ai lu et reçu, j’ai choisi de vous transmettre ici deux hommages, ceux de Daniel Jean Valade et Jean-Charles Roux…

IN MEMORIAM ALAIN MONTCOUQUIOL

           Par une matinée grise, pluvieuse, désespérément automnale, la très mauvaise nouvelle est tombée : Alain a rejoint Christian.

                               Ecrire « je » ou « nous » ? Je choisis le collectif, celui de l’amitié, tant Nimeño I, pourtant amant de la solitude, ne s’appartenait pas. Solitaire : au sens qui est celui des Messieurs de Port-Royal des Champs, hiératiques et savants, pour lesquels, à l’image de Pascal, la lecture, la réflexion, la (les) pensée(s) ponctuaient leur chemin de vie, leurs actes et leurs publications.

                               Nous rencontrions souvent Alain en ville allant, rêveur, son porte-document à la main, cartable qui contenait les derniers feuillets écrits dont il allait partager l’essence avec Claude Viallat, devant un ristretto, échangeant leur « sentiment tragique de la vie », suivant la belle expression de Miguel de Unamuno.

                               Alain a conduit sa « Vocation », reconnue par le prestigieux Prix. Nous laisserons aux experts le soin de retracer sa carrière de torero, franchissant toutes les étapes, de part et d’autre de l’Atlantique.

                               Alain concevait un toreo de réflexion. Sans doute est-il l’une des espadas qui intériorisait le plus et le mieux son art, avec une redoutable efficacité et une puissance de concentration hors du commun. Nous supposons que cela, sans doute, a forgé en lui cet univers infini de sensations constituant sa vie.

                               De vie, il en a vécu deux : la sienne, de défricheur de la tauromachie avec tout ce que cela a impliqué d’abnégation, de volonté, de sacrifices (il suffisait de lui voir serrer les dents à cette évocation de la genèse, la jeunesse terrible des toreros français, faméliques devant les grilles indignement closes des arènes espagnoles. Sa seconde existence aura été celle d’ombre, de double essentiel de son frère Christian Nimeño II auquel il a voué son énergie, son aficion, ses compétences et pour lequel il a tremblé devant les audaces, les engagements physiques et techniques de ce matador exceptionnel.

                               Alain, dès l’instant du départ de son frère, a mûri sa Passion, au sens christique du terme. Il nous a fait partager son chemin au fil des ouvrages qu’il a écrits, avec tant de profondeur. Le prix « Jean Carrière », autre conscience des lettres, l’aura légitimement distingué.

                               Ses livres prennent aujourd’hui la valeur de classiques, tant leur force s’impose parmi les grands textes que la Tauromachie, univers terrible, a générés.

Daniel Jean Valade

LE GARDIEN DE L’OMBRE

« Tu aimais Christian, merci. » « Merci pour ton aficion à Christian. » « Christian mérite bien cet hommage. »

Alain, lorsqu’il dédicaçait un livre, n’était pas homme à surcharger les pages de fioritures. En quelques mots d’encre noire, il résumait ce qu’il appelait son « sens de la marche ». Ce parcours absolu, à la vie à la mort, accompli avec son frère et pour son frère. Silhouette sombre, lunettes vissées sur le nez, les cheveux couvrant largement la nuque, un cabas en toile de coton à la main, il portait sur ses épaules bien plus que le poids de l’amphithéâtre romain qu’il contemplait depuis les fenêtres de son appartement. Il portait en lui ce regard humble, discret, sans forfanterie et ô combien humain, propre à ceux qui ont voué leur existence aux autres.

Nos rendez-vous matinaux, autour d’un café, toujours très corsé, à l’intérieur de La Petite Bourse car il était frileux, étaient des parenthèses hors du temps. Dans son tote-bag moderne sur lequel était inscrit « Un été avec Don Quichotte », paradoxe amusant pour cet homme qui est resté fidèle au téléphone à clapet, se cachaient toujours un livre et un calepin. Il aimait y griffonner des lignes à la volée, capturant l’instant avant qu’il ne s’envole. Ce n’était pas du vent des moulins de la Mancha. Autre singularité qui le caractérisait : Alain n’avait jamais conduit une voiture, ni même posé les mains sur un volant, ne serait-ce qu’à l’arrêt. Ces moments d’échanges étaient d’une richesse rare. Au-delà de l’aficionado et de l’homme de culture, Alain possédait le don le plus précieux qui soit : il savait écouter, échanger, et transmettre. Combien d’anecdotes, combien d’humbles et de phénomènes ont ainsi nourri nos conversations… Il était fasciné par les personnages qui incarnaient une vérité, des hommes qui procuraient en lui l’inspiration et la découverte, qu’ils se nomment Robert Ryan, Pablo Gómez Terrón, Pepe Alameda, Thomas Joubert.

C’est au détour de ces confidences que l’histoire s’est parée d’un instant d’éternité. Au retour d’un voyage au Mexique, j’avais déniché une relique inestimable : une lettre écrite de sa main, postée de Nîmes en 1982, à l’attention du Docteur Gaona, alors gestionnaire de la mythique Plaza de la México. D’une écriture cursive et expressive, Alain y vantait les mérites de son frère, plaidant sa cause pour qu’il soit engagé lors de la Temporada Grande. C’était un courrier manuscrit dont lui-même, à l’époque, ignorait s’il avait un jour atteint sa destination finale. Retrouver l’original plus de quarante ans après tenait du miracle. Je lui avais promis de la lui remettre. Cette lettre, écrite dans un temps « antique » où les courriels n’existaient pas — ce monde des nouvelles technologies qu’il ne maitrisait pas et qui ne l’attirait pas plus —, avait bel et bien traversé l’Atlantique. Elle incarnait à elle seule le chef-d’œuvre invisible d’Alain : ce travail obstiné, mené dans la pénombre, pour propulser son frère dans la lumière des plus grandes arènes du monde. Plus qu’un document d’archive, c’était un testament de vie.

Pour s’affranchir parfois du nombrilisme taurin nîmois qui gravite autour de La petite Bourse, Alain aimait pourtant trouver refuge avec son complice, le peintre Claude Viallat, du côté du café de La Coupole, mais aussi dans la pénombre des travées de la médiathèque ou encore au fond du café des Beaux-arts proche de la cathédrale. C’est là, sur un coin de table, à l’abri des regards curieux, qu’il couchait sur le papier des textes, des éclats d’âme bien à lui, guidé par ce talent inné à faire chanter les mots.

Sa mélancolie, loin d’être un gouffre, offrait à son personnage une dimension totale, presque sacrée. C’était elle qui lui permettait d’unir les mots pour en faire une œuvre. Christian était son sanctuaire, un temple intime dont il refusait farouchement que quiconque puisse marchander l’accès ou en tirer profit. Au moment de publier ses propres souvenirs, le doute l’assaillait souvent : il s’interrogeait longuement pour que ces recueils de mémoire ne basculent jamais dans le voyeurisme, protégeant le secret de leur fraternité.

Trente-cinq ans après la disparition de son frère, la blessure restait à vif. Alain éprouvait toujours la même difficulté douloureuse à plonger dans son capharnaüm d’archives pour en extraire une affiche, un article jauni ou une photographie. Il s’en excusait presque, le regard bas et le visage grave en soufflant : « Je n’y arrive pas… »

Sa dernière idée était de donner vie à un ultime ouvrage, un dialogue entre des images et ses textes. Le destin nous aura privés de ce dernier rendez-vous.

Alain restera à jamais cet homme habillé de noir qui choisissait le trottoir d’en face pour ne pas croiser la statue de son frère. Il évitait son ombre de bronze, lui qui en fut pourtant, toute sa vie, la doublure la plus fidèle, la plus sincère et la plus lumineuse.

Nous ne le verrons plus arpenter les allées animées des Halles au bras de Françoise, ni déjeuner à l’abri des regards, tapis dans un coin discret du Cheval Blanc. Désormais, le café noir de La Petite Bourse prendra le goût des absences impossibles. Michel, Claude, Jacques, Roland et Lucien sembleront tous comme frappés d’hémiplégie, tant une part d’eux-mêmes s’est envolée avec lui, laissant un vide que rien ne saurait combler. Reste, heureusement, l’empreinte indélébile de son esprit : il nous lègue ses témoignages à travers quatre superbes opus, quatre joyaux de papier qui, aujourd’hui, prennent la valeur inestimable d’un testament achevé.

Seuls les gens que l’on oublie meurent. Nous n’oublierons jamais Alain Montcouquiol « El Nimeño ».

Va por tí amigo…

Jean-Charles Roux

Photos : celle du haut de Jean-Charles Roux et l’aitre de Blaise Bolckaert.