Quand Alain racontait… L’Espagne. (1)
Alain était né à Ambert en 1945, où son père, militaire de carrière, était affecté. Quand Christian naît à Spire en 1954, Alain a neuf ans. Il va à l’école et parle couramment allemand, comme les frères Cubero parlaient français à Bordeaux au début des années 70. Dix-huit mois après la naissance de Christian, leur père est muté dans le Gard. Ils vivent au camp de Laudun-L’ardoise. Un accident de la route emportera leur père non loin de Villeneuve-Lès-Avignon.
Une amie nîmoise de leur mère lui propose de venir à Nîmes où il lui sera plus facile de trouver du travail. Elle accepte. Et voici donc Alain, douze ans, Christian, dix-huit mois et leur sœur, nouveaux nîmois. Étant l’aîné, il fallait qu’il soit fort. Mais c’était encore un enfant. Il est alors captivé par ce monde de la tauromachie qui répondait en partie à la question fondamentale qu’il se posait sur la vie et la mort. C’est à Ce moment-là qu’il rencontre Simon Casas et que germe en eux cette idée folle de toréer. Mais au-delà de leurs noms, cette rencontre va bouleverser leurs vies. C’est Alain qui décida de partir le premier en Espagne pour se former. On est en hiver 1964. Simon Casas lui emboîte le pas.
Alain racontait :
« J’ai été le premier à partir en Espagne. Simon m’a suivi. Puis Jaquito. C’est là, là-bas, que nous avons trouvé le plus d’obstacles. D’obstacles administratifs qui nous empêchaient la pratique de notre vocation. Notre chemin ne pouvait aussi que passer par l’Espagne. Parce que c’est la patrie du toreo. Il faut remettre les choses dans leur contexte. C’est alors l’Espagne franquiste. On était deux puis trois. Et il fallait en passer par un syndicat. Le syndicat était tenu par les frères Corpas. Eux, on peut le dire, nous ont mis des bâtons dans les roues. Nous, nous allions chez eux, en Espagne, pour nous former. Pour toréer des « sans picador ». Ils nous brandissaient la législation du régime qui stipulait que l’apprentissage des toreros étrangers devait se faire dans leur propre pays. Il n’y avait alors guère matière à le faire chez nous. On tournait en rond. Nous leur avons rappelé l’époque, quand ils n’étaient pas en âge de toréer chez eux en Espagne et où ils furent accueillis par la France. On ne demandait ni plus ni moins que de la réciprocité. Mais ils ne voulaient rien entendre. Nous allions au syndicat toutes les semaines. Et toutes les semaines nous recevions une fin de non-recevoir. »
Comment la situation s’est-elle débloquée ? :
« C’est simple. Antonio Bienvenida, qui était la grande figura que l’on sait, passait de temps en temps au syndicat prendre le café. Un jour où il passait en coup de vent, car ses affaires l’appelaient à Séville, nous y étions. Il but son café et demanda quel était l’ordre du jour. On le lui indiqua en lui précisant que, pour la énième fois, se posait la question des deux « franchutes ». Il nous regarda et décida finalement de rester à la réunion. Quand il en sortit, le problème était réglé. Il l’avait réglé. Car il s’était souvenu que du temps du « Papa Negro », son père, quand avec ses frères ils n’avaient pas l’âge de toréer en Espagne, la France sut les accueillir. »
Et Alain de préciser :
« Avant de débuter avec picadors à Zaragoza, j’avais, en tout et pour tout, toréé cinquante « emboulés » et seulement neuf « sans-picador » sous des noms d’emprunt. C’était frustrant de lire le lendemain dans la presse « Domingo Fulano » a coupé une oreille et fait une vuelta. Si l’on m’a mis au cartel de Zaragoza, c’est parce que j’avais été bien avec une vache difficile. Comme ce jour-là, pour cette folle présentation, j’ai plutôt été bien, ils m’ont répété le dimanche suivant. Et là, comme j’ai été mal, ils ne m’ont plus remis ».
A suivre…
Patrice Quiot
