Quand Alain racontait… La France (2)…

 

 Après cette première improvisée, Alain se présentera en France. Chez lui, à Nîmes le 9 juillet 67 et triomphe ensuite à Céret.

 Alain racontait :

 « Avec Simon, nous étions allés voir Ferdinand Aymé pour qu’il nous mettre au cartel mano a mano de la course de clôture de la saison 1968. Il était réticent parce qu’on était mineurs et pas très aguerris. Je le comprenais, car je rencontrais les mêmes doutes en faisant toréer Christian et Lucien. Mais il fallait aussi que l’on avance. Simon me proposa que l’on fasse un gros coup. Que l’on saute, tous les deux, d’espontaneos, mano a mano, pour la corrida des Vendanges. Le matin de cette corrida, j’organisais, à Caissargues ou dans une arène du coin, un spectacle avec mon frère et Chinito. Sur le coup de midi, Simon arriva alors que les jeunes toréaient et vint me dire : « Cet après-midi, on ne saute plus, tout est arrangé avec Aymé ». J’étais à mon affaire de l’instant. Il s’en alla aussi vite qu’il était venu. L’essentiel pour nous était de pouvoir toréer ce mano a mano, pas de faire un esclandre. Je ne suis même pas allé l’après-midi aux arènes voir la corrida. Mais à sa sortie, descendant faire un tour en ville, je fus assailli par des copines et des copains, tous enthousiastes, qui me dirent : « Tu as vu Simon ? C’est génial ce qu’il a fait ! Il a estoqué le toro d’Ordóñez ». Sur le coup, mon sang n’a fait qu’un tour : « l’enfoiré » il l’a fait seul ! Je voulais l’étrangler. Mais en fait, non. Lui, il était allé à la course en aficionado. Les mains dans les poches. Et c’est uniquement le contexte, ce toro faible, refusé par la présidence, Ordóñez qui se retire aux planches, ce toro qui va donc rentrer vif au toril pour être puntillé, qui va se perdre, qui lui a donné cette force instinctive et plus du tout préméditée, de sauter seul. Il n’avait pas trahi notre accord. Il n’a sauté que sur l’opportunité du moment. Peut-être aurais-je fait pareil ? Peut-être ne se serait-il rien passé si on y était allé ensemble, parce qu’un accord avec Aymé avait été trouvé ? ».

Au final, le mano a mano, pré-annoncé dans « Toros », ne se donna pas. Et la saison se clôtura avec deux toros pour José Luis Barrero. On n’en connaît pas la cause. Mais Alain toréa la Cape d’or 1969 et Simon se présenta chez lui avec le succès que l’on sait, trois oreilles, pour la « populaire » de 1971.

Alain poursuivait :

« Je n’ai jamais eu de problème avec Ferdinand Aymé. Ni comme torero, ni comme apoderado de mon frère. La critique taurine en général nous soutenait. Popelin, Tolosa, qui comptaient à l’époque, Luis de la Cruz, Mme Vargas, Francis Cantier, le patron de « Toros », bien entendu aussi, étaient avec nous. Jusqu’à Jean Lacouture qui trouvait absurde que le courage ne puisse pas être français. Pour en revenir aux organisateurs, l’étant alors moi-même en parallèle pour mon frère et Chinito qui étaient aussi mineurs, je comprenais leur problème de responsabilité pour mettre des jeunes sans grand bagage devant des animaux comme le sont les toros. Mais il faut bien reconnaître deux choses. D’une part, pour Nîmes, Ferdinand Aymé n’a jamais mis d’obstacle pour que l’on ait les arènes afin que l’on puisse s’y produire pour des courses d’apprentissage. C’était un homme pragmatique. Il suivait ceci de près et voyait celui ou ceux qui plaisaient au public. Et il les mettait. Au mérite. Quand une vingtaine de clubs taurins ont soutenu l’idée de l’alternative de Simon, il n’a pas hésité une seconde. Et comme il savait que Christian progressait, il lui a donné sa chance le même jour. D’autre part, si c’était un peu plus compliqué dans le sud-ouest, Rafael García ne nous a pas plus compliqué les choses que cela. Il était le représentant d’une grande maison. Mais il était aussi le mari d’une femme torera. Juanita Cruz. Il savait donc ce qu’étaient les obstacles pour toréer. En fait, la « victimisation » du torero français était aussi un peu une de nos armes politiques, construite pour avancer. Je ne veux pas dire que le chemin ne fut pas difficile, semé d’embûches. Ou qu’il ne fallut pas « mettre la jambe ». Mais il était surtout celui que nous avions choisi de tracer. Il fallait l’assumer. On l’a fait. »

Et continuait :

« Je menais ma propre carrière et je m’occupais beaucoup des débuts de Christian et Lucien. Ils ont notamment beaucoup toréé en région parisienne avec « Chato de Movera ». On avait une vague portative, il y avait un speaker type « foire d’exposition » qui commentait ce qui se passait en piste. Un jour, un de ces camargues se planta au milieu de la piste. Au milieu d’une flaque d’eau. Impossible de l’en faire bouger. Les toreritos demandèrent au « Chato » de l’en sortir. Il s’exécuta et avançait pas à pas quand le commentateur dit au microphone: « Vous voyez, là, le taureau est en train de viser là fémorale du toréador, le moment est périlleux ! ». Tout en continuant sa progression, le « Chato » tourna sa tête vers lui et lui lança un aussi cinglant que vengeur : « en..lé ! ». Pour le « u » il prononça « ou ». C’était une époque formidable que l’on vécut en « toreros… »

Avant de conclure :

« Deux femmes m’ont marqué. Madame Vargas et Mme Simone Cazes, la tante de Simon. Mme Cazes était exceptionnelle. Elle nous laissait vivre cette aventure, tout en se faisant un sang d’encre. Sûrement parce qu’elle avait vécu l’enfer pendant la guerre en vivant littéralement face aux bourreaux de sa religion. J’ai eu de longues discussions avec elles. Et quand je rentrais chez moi, la première chose que je faisais c’était d’écrire ce dont nous avions parlé… ».

Sources : Discussion avec Christian Chalvet le vendredi de Pâques 2021 et entretien téléphonique avec Alain du 17/04/2021.

Patrice Quiot