Dimanche 21 Avril 2019
Santiago Sánchez Mejía
Mardi, 02 Octobre 2012

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Venu sur nos terres l’année dernière pour peaufiner son apprentissage au Centre de Tauromachie de Nîmes et se donner plus de chances de réussir, Santiago Sánchez Mejía, le plus français des novilleros colombiens, s’envole aujourd’hui vers son pays natal…

Rencontré avant son départ, Santiago est revenu sur les circonstances qui l'ont amené chez nous, ainsi que sur les moments forts de sa temporada...

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- Santiago, peux-tu nous en dire un peu plus sur toi ?
- Je suis né en 1987 à Medellín de parents artistes, ma mère est peintre et aficionada, c’est elle qui m’a fait découvrir  la tauromachie. Elle a réalisé une fresque sur les arènes de Medellín que je voyais et dont j’étais très fier quand j’étais petit… J’ai vécu dans cette ambiance qui m’a un jour décidé à devenir torero.

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- Quel âge avais-tu alors ?
- J’avais sept ou huit ans ! A cette époque, il n’y avait pas encore d’école, mais j’ai pu connaître notamment José Gómez “Dinastía” et d’autres toreros de Medellín qui s’entrainaient régulièrement. C’était pour moi très attirant de les voir ! Je me souviens aussi du premier festival auquel j’ai assisté, j’étais près de la présidence, il y avait un torero qui s’appelait Fernando Cámara, qui s’est fait prendre spectaculairement, c’était très impressionnant, il avait son traje de campo en lambeaux, mais a continué et a coupé deux oreilles,  toute la plaza criait “Torero ! Torero !”… et c’est là que j’ai commencé à avoir envie de devenir torero !

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- A partir de ce moment, comment as-tu matérialisé ce rêve ?
- Au début, je considérais qu’il s’agissait d’un jeu basé sur le courage. L’année suivante, j’ai vu toréer Joselito et c’est lui qui m’a donné l’envie d’y arriver. Il a été sensationnel et après avoir découvert le courage nécessaire, j’avais devant moi l’exemple de l’expression artistique qui m’a tellement ému que c’est là que j’ai annoncé à ma mère que je voulais devenir torero !

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- Comment a-t-elle réagi ?
- Elle m’a dit que c’était très bien ! Ensuite, nous sommes allés à un tentadero, et j’ai demandé au ganadero, Jesús Cock, qui était très ami avec ma mère, la permission de toréer une becerra. J’y suis allé avec mon capote, mais j’ai vite eu la sensation qu’à part mon envie, je ne voyais pas les choses très clairement, manquant totalement d’oficio. Ensuite, ma mère m’a dit que je ferais mieux de me lever ça de la tête, que ce n’était pas fait pour moi !

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-  Quelle a été alors ta réaction ?
- Je la comprenais parce qu’elle connaissait bien le monde des toros et en tant que mère, elle n’avait pas envie de me voir blessé… Suite à ce verdict implacable, j’ai tout arrêté, je n’allais plus aux arènes, ni aux tertulias, j’ai alors complètement effacé les toros de mon quotidien et de mon esprit pendant une longue période. Ma mère continuait d’aller voir des corridas, mais elle ne me demandait plus si je voulais venir ! J’ai alors passé une dizaine d’années totalement en dehors de la tauromachie… jusqu’à ce que j’aille au lycée. Je me suis alors rendu à la feria de Manizales où toréaient César Rincón, Sébastien Castella et Morante de la Puebla. Ce jour-là, Morante a été sensationnel, toréant notamment au capote d’une façon incroyable ! J’ai alors ressenti la même émotion que lorsque j’avais vu toréer Joselito… et ça m’a donné de nouveau envie d’être torero et de lutter pour réaliser mon rêve !

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- A partir du moment où tu as pris cette decisión, pourquoi as-tu voulu venir en France ?
- Chez moi, en Colombie, c’est pratiquement impossible de devenir torero. Il y en a quelques-uns qui y sont parvenus, mais franchement, je ne sais pas comment ils y sont arrivés ! La raison principale, c’est qu’il y a peu de courses, avec certes de grandes ferias, mais avec peu de novilladas. C’est pareil dans les pueblos, contrairement à ce qui se passe chez vous. Les opportunités de toréer sont donc plus rares, les tentaderos ont lieu pendant les ferias et sont réservés aux figuras, il est donc très difficile de s’y intégrer. Il n’y a pratiquement pas de novilladas non piquées ou ce que l’on appelle des “festejos menores”, d’où la difficulté à se faire une place. J’ai toréé à Medellín, Manizales et Bogotá, mais après, une fois qu’on est passé, ça se complique rapidement.

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- D’où ta venue chez nous…
- Oui, mais au départ, j’étais plutôt partant pour le Mexique ou l’Espagne. Je me suis alors renseigné par le biais d’Internet et finalement, j’ai flashé sur l’Ecole Taurine de Nîmes, l’Ecole de la Passion ! Je ne connaissais pas le moindre mot de français, je ne savais rien de cette école, mais je connaissais la réputation de ces arènes et je me suis alors dit que c’était là où je devais aller !

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- Entre vouloir et pouvoir, ça fait deux, non ?
- C’est vrai, d’ailleurs j’ai alors envoyé un courrier et j’ai reçu une première réponse négative. Mais je ne me suis pas arrêté à ce refus et j’ai continué d’envoyer des messages, deux, cinq, dix, et même plus, avec toujours la même réponse… J’étais désespéré, cela a duré environ un an et demi jusqu’au jour où Juan Villanueva m’a dit que je pouvais venir. C’était en juillet 2011, en pleine temporada chez vous, et tout était compliqué, les billets d’avion étaient très chers… Je m’en souviens très bien, c’était le 26 juillet et il fallait que j’y sois le 29 ! En trois jours, beaucoup de choses ont changé pour moi !

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- Comment s’est déroulée ton arrivée ?
- J’ai pris l’avion de Bogotá à Barcelone, puis un train pour arriver à Nîmes. Je devais toréer à côté de Nîmes, à Marguerittes, puis à Málaga, je n’avais pas mangé, je n’avais pas dormi, et je n’avais dans les pattes qu’un tentadero six mois avant, de second. J’étais très angoissé, j’avais peur qu’ils me disent : “Non, Santiago, ce n’est pas fait pour toi ! Il vaudrait mieux que tu retournes en Colombie…”

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- Et ils te l’ont dit ?
- Je dois préciser avant que les choses se sont compliquées à Barcelone car mon avion est arrivé en retard et quand j’ai voulu prendre le train, ils m’ont dit qu’il n’y en avait pas d’autres ! J’étais totalement désemparé, ne sachant comment me rendre à Nîmes, toujours sans manger, ni dormir. J’ai pu alors communqiuer avec un ami de Madrid qui m’a indiqué qu’il y avait un autocar pour Nîmes. Il partait de Barcelone à deux heures et demie du matin et après un retard au départ, je suis finalement arrivé à Nîmes vers dix heures. J’ai été alors reçu par Juan Villanueva qui m’a montré l’endroit où j’allais vivre. J’étais complètement exténué et je ne pensais qu’à dormir. Je me suis réveillé vers trois heures avec une angoisse épouvantable que je ne peux même pas expliquer. Je ne connaissais pas un mot de français, j’étais loin de chez moi, je me sentais perdu…

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- C’est quelque chose que l’on peut comprendre, mais comment as-tu réagi ensuite ?
- J’étais toujours très angoissé, je ne pensais qu’à la blessure, la cornada, je voyais tout en noir. Le lendemain, la novillada avait lieu à dix heures du matin. J’ai alors dit à mon professeur que je n’étais pas en condition de toréer, j’avais perdu dix kilos, je n’étais pas entrainé, je pensais aller à la catastrophe… Juan Villanueva l’a alors très mal pris, il m’a demandé pourquoi j’avais envoyé autant de lettres si c’était pour en arriver là, alors qu’il avaient fait de gros efforts pour que je vienne. Il s’est sentí un peu trahi. Finalement, je sui allé à Marguerittes pour une novillada de “Graines de Toreros”. Je me sentais sans forces, n’arrivais pas à avaler quoi que ce soit, un verre d’eau et pas plus ! Je pensais aux toros, je me les imaginais très gros car je pensais qu'en France ils l'étaient tous ! Une idée que je m'étais faite... Je me souviens du paseo, c’était extraordinaire. J’ai ensuite touché un grand novillo de Barcelo, comme je n’en ai jamais retrouvé après ! J’ai vu là une afición incroyable, un respect, un silence, une admiration, c’était totalement différent de la Colombie ! J’ai alors ressenti des sensations très particulières, comme si quelqu’un m’aidait, me poussait à toréer, me tenait le bras, une muse peut-être, ce que l’on appelle l’inspiration, le duende. Je ne pensais pas pouvoir faire ça… et j’ai été le triomphateur de cette novillada !

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- Ça a dû te redonner le moral, non ?
- Bien sûr ! J’en suis reparti avec une impression très positive et à partir de là, tout a changé. Je suis très reconnaissant à l’éleveur, Michel Barcelo, de m’avoir sorti un novillo de grande classe, ce qui m’a beaucoup facilité les choses.

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- Quelle est ta vie ici ?
- Je travaille et je m’entraine beaucoup. J’ai trouvé un emploi dans la maçonnerie, car il faut bien gagner sa vie, mais je ne pense qu’aux toros. L’entrainement est primordial, je fais à la fois des exercices physiques et techniques, sans compter les tentaderos pour la mise en pratique, ce qui m’aide beaucoup pour les courses à venir.

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- Et Málaga ?
- J’ai toréé une novillada des frères Garzón très compliquée, très mansa, le mien a été manso con peligro et je n’ai pas pu m’exprimer comme je l’aurais voulu. J’ai ensuite toréé un nombre considérable de courses autour de Nîmes dans le cadre de “Graines de Toreros”, une épreuve que j’ai finalement remportée à Rodilhan.

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- Dans une drôle d’ambiance, non ?
- Evidemment ! J'ai été très surpris par cette manifestation en piste, pour moi cette finale était très importante et dans ces conditions, il était trrès difficile de se mentaliser. Je comprends que l'on puisse manifester, mais ce qui a suivi a généré une ambiance particulière, très pesante, qui a duré toute la course. Avec en plus le mistral qui n'a rien arrangé, ça faisait beaucoup, d'autant plus que même si je me suis concentré sur mes faenas, on sentait bien que le public n'était plus dans la course, d'où cette atmosphère très désagréable, que j'ai ressentie profondément, même si au bout il y a eu la victoire... Ce trophée m'a fait bien sûr très plaisir, il était très important pour moi, je l'ai reçu comme une récompense de mes efforts pour en arriver là...

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- Après Málaga, je crois savoir que tu es retourné en Espagne…
- J’y ai en fait toréé très peu, seulement à El Espinar, Benidorm et Albacete dernièrement.

sm01tCon dos muletas...

- Comment ça s’est passé pour toi ?
- A Benidorm, c'était la finale internationale des écoles taurines, j'ai toréé un novillo de Jiménez Pasquau, très lourd et qui n'a pas donné de jeu. Deux autres ont été bons, mais ce n'est pas moi qui les ai touchés ! A El Espinar, avec un novillo des frères Sáez, ça s’est très bien pasé, j’ai toréé “a gusto”, mais hélas, le puntillero a relevé deux fois le novillo, ce qui m’a été bien entendu défavorable. Ensuite, j’ai toréé une novillada d’Alcurrucén à Albacete et des six novillos, les deux qui n’ont pas servi ont été pour moi ! Mon premier a été manso, tardo et arrêté, et l’autre recelait surtout du genio. Le toro idéal n’existe pas, et même sans possibilité de triompher, c’est toujours une bonne expérience que d’affronter du bétail plus compliqué. Il faut y être très préparé ! Mais j’ai toujours en tête le novillo de Barcelo à Marguerittes  Le premier que j’ai touché chez vous a été incontestablement le meilleur !!!

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- A présent, tu vas retourner dans ton pays. Que ressens-tu par rapport à ce retour ?
- Le jour de l’encerrona de José Tomás à Nîmes, il y avait les empresas de Medellín et Bogotá. Par chance, je les ai rencontrés et ils m’ont proposé de venir toréer la novillada de Manizales. Mon projet est d’y rester cet hiver pour participer aux ferias puis de retourner à Nîmes au début du printemps.

sm01ze(Au mas Sainte-Cécile, propriété de Michel et Corinne Megias, aidés de leur fille Fannie. Dernier rendez-vous taurin avant son départ pour lidier un novillo dans la placita couverte avec l'aide de l'incombustible David Romero et Christophe Lautier)

- La Colombie te manque beaucoup ?
- Evidemment. J’ai hâte de revoir ma famille, mes connaissances, ma ville. Je ne sais pas si ma mère compte venir à Manizales car être maman d’un torero est quelque chose de très difficile. Ça doit être pour elle très angoissant, non seulement par peur d’une blessure, mais aussi par rapport au chemin que j’ai choisi, car elle sait combien c’est difficile.

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- Comptes-tu participer à d’autres novilladas ?
- Bien sûr. Mais rien n’a changé là-bas et ce sera très difficile d’entrer dans les cartels. J’espère toutefois faire quelques novilladas et aussi pouvoir toréer au campo en entrant dans les tentaderos.

sm01wAvec la Présidente de Centre de Tauromachie de Nîmes Brigitte Dubois

- Compte tenu de ton âge et de l’expérience que tu as acquise, quand comptes-tu passer en novillada piquée ?
- Le 13 octobre, à Manizales, ce sera ma première novillada avec picadors. Cela dit, je n’ai pas de but particulier en ce qui concerne l’avancement des choses. J’ai ma propre conviction, ce que je veux, c’est toréer, peu importe la catégorie. Pour moi, le toreo est avant tout un sentiment, je vis les choses comme elles arrivent, sans trop penser à la suite, à l’alternative ou je ne sais quoi. Je ne pense pas à celui qui fait le plus de courses ou qui gagne le plus d’argent, non, je veux surtout transmettre aux aficionados ce que les maestros que j’ai cités m’ont transmis ! Je serai le plus heureux des toreros le jour où je rencontrerai un aficionado dans la rue qui me dira : “vous souvenez-vous de la media que j’ai toujours en tête ?”…

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- N’est-ce pas un peu utopique ?
- Non, je tiens à rester fidèle à ma conception, et ce jour-là, ce serait merveilleux ! Je ne veux pas vraiment entrer en competencia, je torée pour composer une œuvre d’art, c’est du moins le but que je me fixe à chaque fois, en transmettant de l’émotion et des sensations uniques. Je tiens à affirmer une personnalité, un concept, oreilles ou pas oreilles, en prenant le temps.

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- Et l’épée ?
- Humm, disons que c’est irrégulier. Des fois elle entre et d’autres pas ! C’est le geste le plus compliqué, c’est le seul que tu ne peux pas contrôler comme tu veux. Tu peux très bien exécuter le geste exact et tomber sur un os qui empêche la lame d’entrer. C’est une suerte décisive et quand tu la fais bien, ça t’apporte une grosse satisfaction parce qu’elle représente la signature de ton œuvre.

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- Passer en piquée nécessite une organisation différente… L’école, c’est alors terminé et il faudra que tu trouves des gens pour diriger ta carrière, t’accompagner…
- Pour le moment, je n’ai pas d’apoderado, mais des gens qui m’aident. Bien sûr, j’aimerais trouver un apoderado qui me comprenne et qui me trouve des opportunités pour exprimie ce que je veux produire dans un ruedo.

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- Maintenant que tu vis ici, as-tu l’intention d’apprendre notre langue ?
- Je connais quelques mots, mais ce n’est pas encore vraiment ça ! Pour le moment, je le comprends plus que ce que je le parle…

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- Qu’est-ce que tu retiens le plus de ton passage dans notre pays ?
- L’accueil que j’y ai reçu. Je tiens à remercier beaucoup de personnes, les responsables de l’école, autour de Brigitte Dubois, les aficionados, les éleveurs, les empresas qui m’ont permis de toréer, toutes les personnes qui m’ont entouré et qui m’ont fait confiance.

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- En dehors des toros, tu as le temps de t’intéresser à autre chose, à rencontrer des jeunes de ton âge ?
- Non, très peu. J’ai une vie sociale très réduite, tout se passe pratiquement entre mon travail et les toros. Sinon, j’aime beaucoup le cinéma, mais j’en reviens toujours aux toros, et à tous moments de la journée, je ne pense qu’à eux !

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- En définitive, j’ai l’impression que tu t’es bien adapté, non ?
- Effectivement, je me sens très bien chez vous, j’adore la France au point que si les circonstances sont favorables, je compte bien m’y installer plus tard car je me sens de plus en plus Français. C’est quelque chose de merveilleux, d’indescriptible…

sm01zf(Photo de famille après l'entrainement de Santiago avec les éleveurs et tous ses amis qui tenaient à lui dire au revoir...)

- Je crois savoir que tu as un faible pour le parvis des arènes de Nîmes…
- Oui, je passe souvent devant pour une raison particulière, la statue de Nimeño II. Quand je fais un footing en ville le soir, à la tombée de la nuit, je finis toujours devant cette statue pour m’y recueillir. C’est comme un besoin, une attirance, et Nimeño II compte beaucoup pour moi. D’ailleurs, un jour, lors d’un tentadero, quelqu’un m’a fait un compliment et un peu plus tard, on m’a dit que c’était Alain, le frère de Christian ! J’en étais tout bouleversé, c’est quelque chose d’inoubliable, de très émouvant pour moi. Vraiment, c’est un rapport très fort, je prie en pensant à lui, en m’adressant à lui, et je ne peux me passer de ce contact. J’éprouve une profonde admiration pour ce grand torero qui a préféré quitter ce monde à partir du moment où il ne pouvait plus s’adonner à sa passion…

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Pour l’heure, on va souhaiter à Santiago un bon voyage vers sa patrie et les siens, ainsi que des succès durant son périple colombien avant de retrouver au printemps un novillero encore plus aguerri et capable de franchir le pas de la piquée avec des engagements chez nous, dans sa deuxième patrie ! Suerte, Santiago…

 

Paul Hermé

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