Dimanche 14 Avril 2024
SACRIFIÉS
Mercredi, 31 Mai 2023
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Sur les traces d’Ignacio Sánchez-Mejías, Federico García Lorca et la famille de Joselito… Sylvie Le Bihan signe un superbe roman sur… « Les sacrifiés », par Daniel Jean Valade…
 
Nous vous l’avons souvent confié : nous ne lisons que peu de romans, la déception de fond et de forme nous faisant vite et souvent refermer avec déception les volumes chèrement acquis…  
 
MAIS « Les sacrifiés » de Madame Sylvie Le Bian revêt tant de qualités que nous vous recommandons vivement de lire ce texte remarquable publié par Denoël. Ces 370 pages démontrent la fine connaissance que l’auteur a de l’histoire de l’Espagne, de la psychologie des divers cercles de sa sociologie, de sa sphère culturelle. L’usage du dialogue rend très vivante cette saga. Les faits et les dates, les références quant aux divers espaces évoqués… constituent l’armature du texte qui nous emporte dans des vies aussi complexes que passionnées.
 
Mme Le Bihan s’immisce subtilement et en entomologiste dans les relations entre les protagonistes. Elle nous décrit leurs actes et nous ouvrent leurs cœurs, leurs espoirs et leurs doutes.
 
Les éclairages croisés entre les années trente du XXème siècle et le premier quart du XXIème permettent une dynamique du texte et prouve, une nouvelle fois, la maîtrise de l’auteur. 
 
Ainsi, le volume débute avec le passage des Pyrénées lors de la Retirada par deux des personnages majeurs. Mme Le Bihan a cette formule terrible et lucide : « … tout ce qu’il restait du rêve républicain ». On lira ici, en annexe, quelques formules très fortes, prouvant son art d’écrire.
 
Le texte est présenté en trois parties, trois tercios, comme on le dit en tauromachie, cette division de l’action (qu’on peut également rapprocher des stances du théâtre classique) n’étant sans doute pas due au hasard !    
 
On suivra donc les chemins de Juan auprès d’Ignacio Sánchez Mejías, tous deux alliés à la famille du célèbre torero Joselito, cela sous l’influence de Federico García Lorca. Ce cartel se meut dans un réseau relationnel oppressant, que les amours impossibles consument, dans ses actes et ses (arrières) pensées. Quelle puissance lors du récit intense des adieux de Juan à sa famille ou à l’instant de la définition du duende tout comme lors de la “Passion”, au sens christique du terme, de Lorca. 
 
Traversent ces pages Incarnación l’Argentinita, étoile du flamenco, et sa sœur Carmen qui enflamment les cœurs et les corps de ces hommes fascinés par la mort.
 
Les itinéraires sentimentaux sont illustrés par les étapes géographiques (New York, Séville, Madrid, Paris) autant qu’historiques (guerre civile en Espagne, vie à Paris sous le Front populaire, la seconde guerre mondiale) qui sont si prégnantes pour l’intrigue de ce roman, si réaliste par ailleurs.
L
es destins des acteurs sont tissés par ce qui est, à nos yeux, une constante chez chacun d’eux : le fait qu’ils sont torturés par les non-dits dramatiques que même les plus horribles Parques n’auraient pas inventés ! Les chemins pris par les personnages ne le sont si souvent que par « choix » négatifs. On ne peut que penser ici aux œuvres noires de Goya. 
 
Les références aux œuvres (d’artistes de ces décennies) tout comme à l’histoire, si souvent tragique, de la tauromachie, apportent leur éclairage.
 
Au fil du texte, le contexte politique de l’Espagne où la guerre civile s’impose, est analysé. L’importance de deux œuvres littéraires, « L’amertume du triomphe » et « La maison de Bernarda Alba » tout comme les coutumes funéraires des gitans ou encore le rôle majeur de la « Nueve » et de ses chars aux noms espagnols dans la libération de Paris jouent leur rôle, intense.
 
On le voit, ce « roman » revêt d’innombrables intérêts. Il est à la fois une œuvre littéraire riche de clés qui plonge au cœur des personnages, mettant à jour (le “soleil noir”) leurs innombrables et si torturées facettes. Il confirme aussi, sous le couvert de l’imaginaire, la très fine connaissance que l’auteur a de l’âme humaine.
 
Nous ne doutons pas que les aficionados aux textes d’ampleur entés sur quelques forces telluriques seront les premiers lecteurs de ce texte majeur.
 
D.J.V.
 
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DE MME S. LE BIHAN :
 
. « New York, turbine humaine ».
. « Je veux retrouver la jouissance du drame ».
. « Un retour n’a de sens que s’il est espéré ».
. « Une résille de détails ».
. « Et il ferma les yeux pour tirer le fil de l’insouciance ».
 
En couverture :
Portrait de la fascinante et si complexe Argentinita...