Samedi 24 Février 2024
PATRICE
Mercredi, 25 Octobre 2023
jt25ph
 
Faire danser la pensée (2)…
 
Deux ans plus tard, le 10 mai 2012, José Tomás – dont les apparitions publiques, combats de taureaux mis à part, sont extrêmement rares – prononça un bref discours… d’hommage à Navegante, dont l’apparition continuait de hanter ses rêves : « Pourquoi t’es-tu retourné de façon si imprévisible ? », se demandait-il. Et il osa imaginer tout haut la réponse du toro bravo. Mario Vargas Llosa composa, pour l’occasion, un hommage à cet hommage, dans lequel il écrivait notamment : « L’art du toreo surgit quand l’homme qui va combattre, armé seulement d’un chiffon rouge, doit, s’il ne veut pas périr haché par les cornes, dominer la science du leurre, danser, bouger, esquiver la charge et, en même temps, interpréter ce ballet de la survie, dessiner des figures, des images qui obligent le taureau à danser aussi, pour répondre à ses postures et ses feintes, tandis qu’il attaque le torero et tente de le tuer. […] Dans le beau discours que vous, José Tomás, avez improvisé quand on vous a remis le VIe prix Paquiro, vous parliez à Navegante, le toro bravo qui avait été sur le point de vous tuer dans les arènes d’Aguascalientes. 
 
Vous lui disiez : “En piste, chacun se comporte comme il est, en piste on ne peut pas feindre, en piste tout est pour de vrai.” Vous aviez raison, maestro de maestros. Dans les feintes et les leurres dont est fait le toreo, dans ces jeux d’ombres chinoises, de passes et de postures, une vérité crue, essentielle, surgit avec une force imparable. ».
 
jt25f
 
Pour qui veut faire danser la pensée, il faudra donc tenir compte de cette extrémité que constitue le fait de danser la mort en face. Il faudra aussi, pour cela, bouleverser son propre langage. On comprend aisément que le toreo, en tant que danse des moments et de mouvements décisifs – la corne ou la vie, la blessure ou l’esquive bien tournée –, ait pu servir de paradigme à une telle exigence poétique. Dans Langage tangage, Michel Leiris définissait ainsi (si l’on peut dire) le mot corrida : « Drame torride à douces cadences cruelles et à cris d’or ». Quant au mot toro, il surgissait dans la page sous l’espèce de ce qu’en espagnol on appelle el otro, l’autre : « L’autre, rétif, traître et tueur, si trop tôt rodé. » 
 
…. Comme il arrive qu’un torero dédie son combat ou qu’un cantaor dédie sa copla, l’écrivain Leiris voulut, en 1939, dédier L’Âge d’homme à son ami Georges Bataille (« qui est à l’origine de ce livre »). Or celui-ci venait juste de publier, pour la revue Acéphale, un texte incandescent, « tauromachique » à sa façon : il s’intitulait « La pratique de la joie devant la mort ». On y trouve, dans une formule admirable, explicitement nietzschéenne, l’éloge de « celui qui danse avec le temps qui le tue ».
 
jt25g
 
Retour à Nietzsche, donc. 
 
Qui lui-même, à la fin des années 1880, avait voulu se rendre dans le Sud de la France – selon le témoignage de Resa von Schirnhofer qui l’accompagnait – pour voir de ses yeux ce qu’était un véritable combat de taureaux. L’année même, 1945, où Leiris écrivait sa « Littérature considérée comme une tauromachie », Bataille publiait son livre – chaotique, exigeant, intense –, rédigé de février à août 1944, Sur Nietzsche : volonté de chance. 
 
Au même moment, Bataille publia – pour L’Espagne libre – un texte admirable sur son expérience espagnole : texte qui semblait faire tout danser ensemble, dans une spirale où Goya tournoyait avec la mort du torero Granero, avec la vuelta des danseuses de flamenco et avec le « cri excédant, déchiré, prolongé » du vieux cantaor Diego Bermúdez… 
 
Ainsi, danser sollicite le cœur. On s’essouffle, on s’exalte, on s’épuise à trop danser. Même le spectateur, assis dans les gradins, découvre cette pulsation pénible de cœur soulevé. Il est étonnant que cette dernière expression puisse appeler deux significations aussi antithétiques. Dire que l’on ressent un haut-le-cœur, c’est témoigner d’une répulsion, d’un dégoût, d’une nausée. 
 
Beaucoup ressentent cela, aujourd’hui plus que jamais, à l’égard de la tauromachie. Leiris, en 1934 – dans Grande fuite de neige –, s’est souvenu de sa première corrida. 
 
C’était en août 1926 et ce n’était, dit-il, qu’une « horrible tuerie ». Mais, ajoute-t-il, « loin d’en être écœuré, je me sentis impatient d’en voir une où la bête serait, non plus bafouée, mais située à son juste niveau de sacrifice ou de tragédie ». 
 
Georges Didi-Huberman.
 
Dans : « Perspective Actualité en histoire de l’art » / 30 décembre 2020
 
jt25h
 
Datos 
 
Georges Didi-Huberman, né le 13 juin 1953 à Saint-Étienne, est un philosophe et un historien de l'art français. Maître de conférences puis directeur d'études à l’École des hautes études en sciences sociales, il est l'auteur d'une cinquantaine d'ouvrages et le récipiendaire de prix prestigieux.
 
Après des études à l'niversité de Lyon en philosophie et histoire de l'art et un doctorat en sociologie et sémiologie des arts et des littératures obtenu en 1981 à l’ École des hautes études en sciences sociales (EHESS), sous la direction de Louis Marin, il enseigne à l'Université de Paris-VII (1988-1989) avant d'être élu à l'EHESS maître de conférences en 1990 et directeur d'études en 2016.
 
En 1982, il publie Invention de l’hystérie. Charcot et l’iconographie photographique de la Salpêtrière. 
 
Georges Didi-Huberman a été également chercheur invité à l'École française de Rome en 1982 et 1984, pensionnaire à l'Académie de France à Rome ( Villa Médicis, 1986–1987), chercheur invité à la Fondation Berenson de la Villa I Tatti à Florence (Institut universitaire européen, 1986–1987), en résidence à Paris (Centre national du livre, 1989–1990), à la School of Advanced Study de Londres (Warburg Institute, 1998–1999), au Getty Research Institute de Los Angeles (2000, 2002 et 2005), au Zentrum für Literaturforschung (de) de Berlin (2004) et à l'Internationales Kolleg für Kulturtechnikforschung und Medienphilosophie (de) de Weimar (2008–2009).
 
En 2017, Georges Didi-Huberman a tenu deux cours publics et un séminaire dans le cadre de la Albertus-Magnus-Professur à Cologne.
 
Patrice Quiot