Mardi 18 Juin 2024
PATRICE
Dimanche, 28 Avril 2024
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Daniel de Gerena...
 
Il vient de Gerena, entre El Garrobo, Olivares y Albaida et Aznalcóllar ; il vient de Gerena dont la patronne est la Virgen de la Encarnación, de Gerena qu’on dit avoir été crée par Géryon, le roi berger à trois têtes dont Hercule vola les bœufs.
 
Il vient de Gerena, le pays proche de celui de «Las 17 Rosas de Guillena», femmes républicaines , âgées de 24 à 70 ans, humiliées et torturées puis fusillées par les franquistes  en novembre 1937.
 
Il a le visage d’un mauvais garçon et en a le caractère, celui de ceux qui ont des choses à dire et qui ne se satisfont pas du toreo de pestiños, de cortadillos ou de yemas de San Leandro qui enchante Hispalis.
 
Le sien n’affiche pas en bannière les brimborions des calèches attelées de chevaux à pompons, la frivolité des lanternes en papier, l’exotisme des faldas de lunares, le clinquant des gitanes de carte postale et du romarin à la boutonnière, tout ce «petit vertige pour les couillons » qu’évoquait Céline en parlant des voyages.
 
Contrairement à certains de sa terre, il a jeté aux orties le sucre et le miel pour leur préférer la sopa de picadillo des chevriers à la barbe piquante, l’eau glacée tirée du pozo, le tranchant de la navaja d’une belle rixe, ne tombe pas dans le cliché d’une Andalousie mimée de narcissisme et ne fait pas de la recherche de l’esthétisme une fin en soi.
 
Il torée dans ce registre : les pieds comme racines, la jambe contraire comme un oukase imposant sans imposer ; l’épaule basse, la ceinture et le poignet comme une houle dirigeant sans contraindre, Luque est un commandeur de la révolte chez qui le beau vient du vrai qui érupte en un déchirement
 
Celui d’Emilio, celui d’Escribano, celui de Borja, celui de Genet, celui de Jorge Luis Borges.
 
« Ya no es mágico el mundo. Te han dejado.
Ya no compartirás la clara luna
ni los lentos jardines. Ya no hay una
luna que no sea espejo del pasado,
cristal de soledad, sol de agonías ».
 
Et celui de Pastora María Pavón Cruz «La Niña de Los Peines».
 
''Péinate tú con mis peines, que mis peines son de azúcar,
 
quien con mis peines se peina, hasta los dedos se chupa.
 
Péinate tú con mis peines, mis peines son de canela,
 
la gachí que se peina con mis peines, canela lleva de veras. ».
 
Loin des falbalas au goût sirupeux de melocotones en amilbar des «Amigos de Ginés» et du taconeo des sevillanas en frou frou d’organdi, Daniel torée comme peignait Murillo ; sa touche est celle du portrait du «Jeune mendiant », celle du «Mangeur de melon et de raisin» ; en se défaisant du clinquant de la pacotille, il réhabilite la souffrance des pestiférés et la beauté cruelle des guerriers berbères de Tariq Ibn Ziyad en leur donnant les couleurs de Diego Velásquez.
 
Son toreo n’invente pas mais, dans la règle, sonne comme sonnait la voix d’«Agujetas» et comme le cantaor de Rota le faisait dans ses soleas ou martinetes, Luque dit la violence d’une douleur sourde qui s’insurge contre le convenu des bonnes manières qui se trémoussent sous les tentes rayées des casitas et fustige la loi des bien pensants en copitas de manzanilla.
 
Car chez Daniel, le sombre dit une vérité sociale à la lourdeur de plomb ; celle ancienne des démunis que Miguel de Mañara accueillait à l’Hôpital de la Charité comme celle contemporaine du paro des quartiers de Torreblanca, de Las 3000 Viviendas, de Los Pajaritos et sa manière de gouape arrogant expose la revanche du tendido de sol alto en casquette «Hipercor» sur la primera fila de la barrera de sombra en costume Smalto et robes Prada.
 
En ce sens, sa transparence dans l’expression de ses choix fait de Daniel Luque un torero du simple, du vrai et de la controverse.
 
 
 
Il vient de Gerena, entre El Garrobo, Olivares y Albaida et Aznalcóllar. Il vient de Gerena, le pays proche de celui de «Las 17 Rosas de Guillena».
 
Con razón et sans aucun conteste, Daniel Luque a été déclaré triomphateur de la Féria d’avril 2024.
 
 
 
Espérons que cela remette les pendules du toreo à l’heure en redonnant à Séville un peu de son authenticité d’origine.
 
Si tel était le cas, Daniel Luque serait aussi un torero de la vertu...
 
Patrice Quiot
 
(Photo : Maestranza)