Jeudi 13 Juin 2024
PATRICE
Jeudi, 02 Mai 2024
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«El Paquiro» super star...
 
« … Nous n’avions de regards que pour Montès, dont le nom est populaire dans toutes les Espagnes, et dont les prouesses font le sujet de mille récits merveilleux. Montès est né à Chiclana, dans les environs de Cadix. C’est un homme de quarante à quarante-trois ans, d’une taille un peu au-dessus de la moyenne, l’air sérieux, la démarche mesurée, le teint d’une pâleur olivâtre, et n’ayant de remarquable que la mobilité de ses yeux, qui seuls semblent vivre dans son masque impassible ; il paraît plus souple que robuste, et doit ses succès plutôt à son sang-froid, à la justesse de son coup d’œil, à sa connaissance approfondie de l’art qu’à sa force musculaire. Dès les premiers pas que fait un taureau sur la place, Montès sait s’il a la vue courte ou longue, s’il est clair ou obscur, c’est-à-dire s’il attaque franchement ou a recours à la ruse, s’il est de muchas piernas ou aplomado, léger ou pesant, s’il fermera les yeux en donnant la cogida, ou s’il les tiendra ouverts. Grâce à ces observations, faites avec la rapidité de la pensée, il est toujours en mesure pour la défense. Cependant, comme il pousse aux dernières limites la témérité froide, il a reçu dans sa carrière bon nombre de coups de corne, comme l’atteste la cicatrice qui lui sillonne la joue, et plusieurs fois, il a été emporté de la place grièvement blessé.
 
Il était ce jour-là revêtu d’un costume de soie vert-pomme brodé d’argent, d’une élégance et d’un luxe extrêmes, car Montès est riche, et s’il continue à descendre dans l’arène, c’est par amour de l’art et besoin d’émotion, sa fortune se montant à plus de 50 000 duros, somme considérable si l’on songe aux dépenses de costume que les matadores sont obligés de faire, un habit complet coûtant de 1 500 francs à 2 000 francs, et aux voyages perpétuels qu’ils font d’une ville à l’autre, accompagnés de leurs quadrilles.
 
Montès ne se contente pas, comme les autres épées, de tuer le taureau lorsque le signal de sa mort est donné. Il surveille la place, dirige le combat, vient au secours des picadores ou des chulos en péril. Plus d’un torero doit la vie à son intervention. Un taureau, ne se laissant pas distraire par les capes qu’on agitait devant lui, fouillait le ventre d’un cheval qu’il avait renversé, et tâchait d’en faire autant au cavalier abrité sous le cadavre de sa monture. Montès prit la bête farouche par la queue, et lui fit faire trois ou quatre tours de valse à son grand déplaisir et aux applaudissements frénétiques du peuple entier, ce qui donna le temps de relever le picador. Quelquefois, il se plante tout debout devant le taureau, les bras croisés, l’œil fixe, et le monstre s’arrête subitement, subjugué par ce regard clair, aigu et froid comme une lame d’épée. Alors ce sont des cris, des hurlements, des vociférations, des trépignements, des explosions de bravos dont on ne peut se faire une idée ; le délire s’empare de toutes les têtes, un vertige général agite sur les bancs les quinze mille spectateurs, ivres d’aguardiente, de soleil et de sang ; les mouchoirs s’agitent, les chapeaux sautent en l’air, et Montès, seul calme dans cette foule, savoure en silence sa joie profonde et contenue, et salue légèrement comme un homme capable de bien d’autres prouesses. Pour de pareils applaudissements, je conçois qu’on risque sa vie à chaque minute ; ils ne sont pas trop payés. Ô chanteurs au gosier d’or, danseuses au pied de fée, comédiens de tous genres, empereurs et poëtes, qui vous imaginez avoir excité l’enthousiasme, vous n’avez pas entendu applaudir Montès !
 
Quelquefois, les spectateurs eux-mêmes le supplient de daigner exécuter un de ces tours d’adresse dont il sort toujours vainqueur. Une jolie fille lui crie en lui jetant un baiser : « Allons, señor Montès, allons, Paquiro , vous qui êtes si galant, faites quelque petite chose, una cosita, pour une dame ». Et Montès saute par-dessus le taureau en lui appuyant le pied sur la tête, ou bien il lui secoue sa cape devant le mufle, et par un mouvement brusque, s’en enveloppe de façon à former une draperie élégante, aux plis irréprochables ; puis il fait un saut de côté et laisse passer la bête lancée trop fort pour se retenir.
 
La manière de tuer de Montès est remarquable par la précision, la sûreté et l’aisance de ses coups ; avec lui, toute idée de danger s’évanouit ; il a tant de sang-froid, il est si maître de lui-même, il paraît si certain de sa réussite, que le combat ne semble plus qu’un jeu ; peut-être même l’émotion y perd-elle. Il est impossible de craindre pour sa vie ; il frappera le taureau où il voudra, quand il voudra, comme il voudra. Les chances du duel sont par trop inégales ; un matador moins habile produit quelquefois un effet plus saisissant par les risques et les chances qu’il court. Ceci paraîtra sans doute d’une barbarie bien raffinée ; mais les aficionados, tous ceux qui ont vu des courses et qui se sont passionnés pour un taureau franc et brave, nous comprendront assurément. »
 
Théophile Gautier
 
Voyage en Espagne /Chapitre XII.
 
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Datos 
 
Francisco Montes Reina, dit « Paquiro », né à Chiclana de la Frontera ( Espagne, province de Cadix) le 13 janvier 1805, mort à Chiclana de la Frontera le 4 avril 1851.
 
Disciple de Pedro Romero à l'École de tauromachie de Séville, « Paquiro » fut un grand innovateur de la corrida, notamment dans le maniement du capote.
 
Il prend l'alternative à Madrid ( Espagne ) le 18 avril 1831, avec comme parrain Juan Jiménez « Morenillo ».
 
À partir de 1840, il entre en rivalité avec l'un des plus grands matadors de cette époque, « Cúchares ».
 
Il poussa à une importante rénovation de la corrida, lui appliquant un sentiment artistique et créateur, définissant clairement le but de chacun des intervenants. Il a été l'inspirateur du grand traité de tauromachie qui porte son nom, rédigé par le chroniqueur taurin Santos López Pelegrín, ainsi que des dispositions du premier Reglamento oficial  dont les rédacteurs reprirent ses propres suggestions.
 
Il modifia aussi l'habit de lumières et imposa l'usage d'une nouvelle coiffe, depuis appelée en son honneur « montera ».
 
Il reçut de nombreuses cornadas qui, ajoutées à son penchant immodéré pour la boisson, diminuèrent progressivement ses facultés. Il se retire en 1847, puis redescend dans l'arène en 1850 afin de refaire une fortune largement entamée par de mauvaises affaires dans le négoce du vin. Mais le « Paquiro » de cette époque n'a plus grand rapport avec celui des premières années.
 
 
Voyage en Espagne: Le livre, qui raconte le passage de l'auteur par la péninsule ibérique tout au long de 1840, accompagné par le collectionneur d'art Eugène Piot a d'abord été publié en 1843 sous le titre de "Tras los montes".
 
En 1845, il a été republié en tant que Voyage en Espagne, titre par lequel il est aujourd'hui connu.
 
Patrice Quiot