Mardi 18 Juin 2024
PATRICE
Mardi, 21 Mai 2024
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Madrid le 25 mai 1967 : De la Dirección General de Seguridad au triomphe...
 
« … Le 25 mai, le second toro de Curro, un toro remplaçant de Juan Antonio Álvarez, est manso. Il refuse d'être piqué. Il n'a pris que des égratignures. Il fuit les chevaux. Les deux picadors essayent de le coincer près du toril. Impossible. Le président impose qu'on passe aux banderilles. Colère pharaonique. Curro ordonne à son picador de service de rester en piste. Refus. Le picador a peur. Peur du président, un commissaire de police, du policier en faction dans la contre-piste et du général Camilo Alonso Vega, un ministre qui assiste à la corrida. Il a de bonnes raisons d'avoir peur. On est sous Franco, la police est redoutable et le trouble à l'ordre public dont son maestro veut le faire complice peut lui coûter bonbon. Curro, selon le récit qu'il en a fait dans le livre d'Antonio Burgos va dire son bon droit au policier de la contre-piste : «Ce toro doit être piqué.» Réponse : « Quoi ? Connard ! Tu veux qu'on pique le toro ? Ton picador va sortir tout de suite, connard ! » Le picador a entendu la réaction du policier. Il cherche au plus vite à se défiler. Curro prend le cheval par la bride et veut le retenir en piste. En vain. Exit le picador.
 
On en est aux banderilles. Curro pense que le président va sortir le mouchoir rouge pour infliger au toro les banderilles noires, dont le harpon, plus long et plus large que pour les banderilles ordinaires, est censé remplacer peu ou prou l'absence de pique. Surprise pyramidale : le président sort un mouchoir blanc. Banderilles normales. Curro arrête ses banderilleros, Juan Díaz et Alfonso Muñoz : non, vous ne banderillez pas. Il le redit au policier : «Ce toro est manso, pas piqué, et ne se banderille pas si ce ne sont pas les noires.» Mais les deux banderilleros ont eux aussi une grosse pétoche de la police. Ils passent outre leur patron.
 
Fin de la séquence banderilles. Sonnerie de la trompette. Dernier tiers. Dernier tiers ? Curro ne bouge pas. Il ne sort pas du sarcophage, ne prend ni sa montera, ni sa muleta, ni son épée. De la contre-piste il fait, du doigt, signe au président, là-haut dans sa loge, que ce toro, non, il ne le combat pas. Intervention du policier : «Celui là, tu vas le tuer, et avec une paire de couilles !» Curro : «Ce toro non piqué, je le tue pas.» Il attend un quart d'heure que les trois avis sonnent. Le toro rentre vivant au toril. Tempête à Las Ventas. La majorité du public a pris parti pour lui et contre le président. Fin de la corrida. Les policiers n'arrêtent pas Curro en piste. Ils craignent la réaction hostile du public. Celui qui l'a insulté l'interpelle :
« A quel hôtel tu es ? On va venir te parler.
 
­ Au Wellington
 
Curro rentre à son hôtel, se douche, ressasse son évangile aux nombreux journalistes : le toro était manso, pas piqué. Ortega lui a demandé de le tuer quand même, qu'est ce qu'il en avait à foutre, et lui, il lui a répondu : «Rafael, la question c'est pas de le tuer ou pas. La question c'est que c'est une violation. Le toro n'a pas été piqué parce que le président n'a pas voulu
 
Huit cafés. Les policiers arrivent : «Suis-nous !» Ils l'embarquent pour la Direction générale de la sécurité, Puerta del Sol. Curro a fait téléphoner à Agustín Roig, un de ses admirateurs, proche de Franco. Il ne veut pas être mis au cachot avec des voyous, surtout la veille d'une corrida. Effectivement, Roig appelle le marquis de Villaverde, gendre de Franco, qui dépêche à la Puerta del Sol Alfonso de Bourbon y Dampierre, époux d'une petite-fille du dictateur. Du coup, Curro n'est pas mis au cachot. On lui installe un lit dans un bureau. Il peut commander un repas à une cafétéria proche, El Tropical. Journaliste d'El Alcazar, Julian Candau se déguise en garçon de café et lui amène la boustifaille : jambon, fromage, salade, langoustines, une bouteille de rouge, deux d'eau minérale, huit cafés. Il en profite pour, en douce, interviewer le prisonnier. L'interview sera publiée le lendemain, mais Candau, par peur de la police, ne dormira pas chez lui pendant une semaine.
 
Curro veut dormir tranquille. Il prend deux pilules au nom rigolo : Dapaz. Des policiers «curroromeristes» lui demandent des autographes et ce qu'il fout là. Alfonso de Bourbon lui donne l'accolade. Des aficionados se sont agglutinés à la porte de la Direction. Son épouse, la chanteuse Conchita Piquer, lui apporte des draps et son oreiller. Le lendemain à midi, Curro Romero signe son procès-verbal et prend une grosse prune : 25 000 pesetas d'amende. Il sort du poste à une heure de l'après-midi.
 
Et la corrida de l'après-midi ? Excitation dans le landerneau. Curro va-t-il toréer ? Toréer, lui, il veut. Et pourquoi non ? D'autant que le président de la veille a reconnu qu'il s'était, pour les banderilles, fait un noeud dans les mouchoirs. Selon Curro, les organisateurs de Madrid, en combine avec Diego Puerta et Paco Camino, qui partagent l'affiche avec lui, auraient manoeuvré pour qu'il reste au violon afin d'organiser un mano a mano. Pas question. Curro est engagé, et libre. Il est remonté comme la fameuse pendule que son art magique arrête, disent ses adorateurs. Il sort de ses bandelettes, se présente à la corrida.
 
Avant la course, froid glacial. Il ne salue ni Camino ni Puerta, toreros sévillans comme lui, qui ne lui adresseront pas la parole de tout l'après-midi. Au moment du paseo, Las Ventas ovationne tout le monde alors que dans l'Abc du jour, le critique Cañabate a éreinté «le Pharaon» : «Pauvres de nous si les toreros imitaient son exemple. Alors, quand un toro ne leur plairait pas, ils resteraient derrière la barrière en fumant une clope ? [...] C'est tristement honteux.»
 
Deux heures et demie plus tard, tous sortent en triomphe : Curro (1 et 1 oreille), Puerta (idem), Camino (2 oreilles), et le régisseur de l'élevage, Benítez Cubero. Grande corrida. Un sommet de l'art sévillan….. »
 
Jacques Durand
 
« Libération » du 17/05/2007.
 
Datos 
 
25, 26 et 27 mai : Émeutes en Guadeloupe. 300 gendarmes mobiles et CRS sont envoyés sur place. La répression cause la mort de quarante-neuf personnes (sept d'après les sources officielles).
 
28 mai : Le Capitole devient le premier train en France qui atteint les 200 km/h sur la ligne Paris-Toulouse. La durée du trajet entre Paris et Toulouse est ainsi abaissée à 6 h exactement.
 
Et cette année là, Miguel Márquez finira la temporada en tête de l'escalafón avec 101 corridas de toros !
 
 
Patrice Quiot