Samedi 23 Janvier 2021
DIVAGATIONS DE PATRICE
Jeudi, 03 Décembre 2020

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La suite de cette nouvelle mienne : RIGOR MORTIS (2)...

...Le geste avait la perfection de la géométrie qu’enseignaient les médecins de Thèbes :

L’arc sec décrit par le mouvement était le même que celui qui fonde la beauté lourde des sphères ; la perfection aigue du point d’interrogation de sa courbe confinait au prodige ; la longueur raide de la trajectoire invitait au voyage vers des horizons quantiques et l’efficacité dure de sa construction disait la grandeur de la mathématique.

De la lenteur du tout, montait une odeur d’encens.

La bête revint dix fois et, dix fois, il répéta le même théorème.

Puis, d’un seul coup, il s’arrêta et planta son bras droit dans le dos de la bête.

A fond.

Elle mourut aussitôt dans un brame de silence.

Pendant que se déroulait le prodige, la terre avait à peine accompli le deux cent quatre-vingt dixième de sa révolution autour du soleil.

Caché dans un bouquet d’arbres, le charbonnier de Casas Viejas qui en avait été le témoin, se signa.

Volant au-dessus de lui, les oiseaux la Marisma lui expliquèrent ce qu’il avait vu.

L’albinos comprit alors ce à quoi la chose pouvait servir.

Le soir même, autour d’un jeu de dés, il s’accorda avec le médecin juif.

Lui, ne pensait pas et ne savait rien.

Une semaine après, Ils le présentèrent en public à Morón de la Frontera.

Seul, vêtu de noir.

Ses biographes prétendent que c’était un  jeudi, à minuit.

Le décorum de la procession des subalternes devenus inutiles avait été supprimé car il avait souhaité qu’on se débarrasse des deux premiers actes.

Il sortait de derrière un rideau de velours, se posait au centre et attendait que vienne la bête.

Une, ou deux ou six ou vingt.

Peu importait.

En chaque occasion, il répétait la même chose : dix mouvements parfaits de son bras gauche puis, soudain, il plantait son bras droit dans le dos de la bête.

A fond.

Chaque affrontement durait à peine le temps que la terre ait accompli le deux cent quatre-vingt dixième de sa révolution autour du soleil.

Ce jour-là, la commotion qu’il provoqua à Morón fut si forte et la glose autour de lui si unanime qu’il y revint le dimanche, puis le jeudi et le dimanche suivant encore.

Tout le monde était heureux à cette époque quand le vin était bon et quand la nourriture abondait.

Dans les bars de Morón, en jetant sur le piso de serin des têtes de crustacés, les hommes parlaient de cette raideur sublime.

Dans les rues de Morón, en guise de nouveau jeu, les enfants tendaient le bras gauche.

Dans les magasins de victuailles de Morón, les femmes riaient de la raideur mais s’effrayaient de cette mécanique si parfaite et encore plus de ce bras droit, si proche du diable.

Après Morón, il se présenta à Setenil puis à Tempul, puis, plus loin, à Las Cabezas de San Juan.

Toujours seul, vêtu de noir et toujours à minuit, il y reproduisit à l’exact ce que l’on appelait déjà le miracle de Morón mais que, lui, seul, nommait « La chanson des coquelicots de Benalup ».

Les chroniqueurs parlaient, les aficionados aussi.

Lui se taisait, refusant tout contact avec ceux qui voulaient simplement l’effleurer, du bout de leurs doigts.

Il avait peur qu’ils le souillent et le dérèglent.

Chaque soir devant le miroir de sa chambre de la calle Bétis, il codifiait au millimètre la courbe des trajectoires, cherchait dans les livres anciens les forces à mettre en œuvre pour mieux occire, posait des postulats sur ce que devait être le mouvement et en mesurait les angles au sextant des étoiles.

Seul, il se présenta plus loin encore : à Baeza, à Úbeda, à Rota… puis à San José del Valle quand il commença à faire froid.

Il avait alors déjà tué deux cent quarante-deux fois.

L’hiver vint.

Laissant le charbonnier et le médecin à leurs spéculations prospectives, il retourna dormir dans la tourbe des sangliers.

Il reprit en mars.

Seul, en noir et à minuit.

A Castellón de la Plana, puis à Valencia, il fit don de sa rigidité à la mer Méditerranée en tuant douze de ceux qu’on appelle «  los toros de la carretera ».

A Séville, à la fin du mois d’avril, il livra son corps de robot de chair au courant du Grand Fleuve et se défit ainsi de quatorze bêtes en une seule après-midi.

A Madrid, le 16 mai à minuit, toujours vêtu de noir, il porta un brassard noir qu’il accrocha à la corne morte de son unique adversaire qu’il tua, au centre de l’arène, mouillant de sang son bras droit jusqu’à l’épaule.

A Nîmes, en juin, il ordonna que son triomphe passe sous la Porte des Femmes après avoir planté trente-huit fois son bras droit dans le dos de trente-huit animaux.

Il se produisit encore, encore et encore encore...

Cette année-là, quand il exhiba sa splendeur de rigidité cent quarante-quatre fois et se servit mille cent cinquante-deux fois son bras si meurtrier, il s’enduisit le visage de cendres.

Cette année-là, quand il trancha deux mille trois cent quatre oreilles et mille cent cinquante-deux queues, il renia le Christ.

Cette année-là, quand il épura encore plus ses dix gestes pour n’en faire presque qu’un seul, jamais, une bête n’osa le toucher.

Il devint immensément célèbre et horriblement craint.

A suivre…

Patrice Quiot

 

Paul Hermé

soler 2017

Affiches / Cartels

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